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Survie

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Jean Dallier

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Depuis trois jours et trois nuits, ils marchent sans répit, sans repos, égarés, solitaires. Devant eux, derrière eux, le désert brûlant, le sable aride, la plaine incandescente, vibrante, sans horizon.
En tête marche Mavoré, la belle et douce Mavoré. Elle a faim, elle a soif, elle a les pieds écorchés. Mais au fond de ses yeux, de ses doux yeux de gazelle, une lueur d’espoir, une étincelle de vie s’obstine.
Derrière elle trotte Pavoro, son gros, son énorme mari. Un géant à la face de brute et à l’âme d’enfant. Les trois jours de jeûne ont aiguisé son appétit de hyène. La faim lui dévore les entrailles, la soif l’obsède jusqu’au délire. Il avance, tête baissée, un désespoir aussi énorme que sa poitrine l’étouffe.
A côté de Pavoro avance son jeune frère Fravoro. Menu, sec, noueux, il est malin comme le renard des sables et agile comme le dik-dik. Combien de fois son esprit ingénieux n’a-t-il pas tiré la famille de situations difficiles ? Mais Fravoro est lui aussi à bout de ses forces, sa démarche se fait plus lente, ses gestes moins vifs, son regard ne cesse de scruter le lointain. En vain.
De temps en temps, un arbre mort, un squelette d’animal jalonnent leur route. Mais jamais un indice qui leur permette d’espérer. Et pourtant, ils savent qu’ils avancent dans la bonne direction, que s’ils tiennent encore quelques heures, un jour, deux peut-être, ils seront sauvés. Ils auront de l’eau et de la nourriture en abondance.
Le soleil a quitté le zénith et descend lentement vers l’horizon. La fraîcheur de la fin d’après-midi leur apporte un souffle de réconfort. Mais Fravoro a la langue gonflée, collée au palais, le corps aussi sec qu’une branche morte. Il s’arrête au pied d’un squelette d’arbre et se laisse choir à terre.
— Pavoro, murmure-t-il, mon gros frère, toi qui a plus de réserves que ta tendre, ta douce Mavoré, que ton pauvre petit frère Fravoro, tu partiras seul en direction du soleil couchant. Tu emporteras l’œuf d’autruche vide et tu chercheras un point d’eau. Après avoir bu tout ton soul, tu reviendras à l’arbre mort avant la tombée de la nuit avec l’œuf rempli d’eau. Pendant ton absence, Mavoré, ta douce, ta tendre Mavoré, et moi, ton petit frère Fravoro, nous nous reposerons. A quoi bon gaspiller les forces de trois alors que tu peux accomplir cette tâche tout seul ?
Pavoro ne discute pas. Il ne discute jamais les paroles de son frère Fravoro. Et puis, la promesse de l’eau est si alléchante ! Oh, comme il aimerait éteindre la soif qui lui brûle la gorge ! Il saisit la coquille d’œuf d’autruche et se met en route sans tarder.
Pendant des heures, Pavoro avance à pas lent, machinal, somnambule. Il va droit devant lui sans penser, le regard fixé sur la ligne d’horizon, mais celui-ci fuit comme une gazelle apeurée. Le désert reste désespérément vide. Bientôt, le soleil se met à baisser. Comme un automate, Pavoro rebrousse chemin. Son pas se fait de plus en plus lourd, plus lent. Il n’en peut plus. Soudain, dans la nuit claire et fraîche qui descend sur le désert, il aperçoit au loin l’arbre mort. Ragaillardi, il hâte le pas. Bientôt, il voit son frère qui s’affaire autour d’un feu. Le miracle se produit : dans l’air calme de la nuit tombante flotte un fumet depuis longtemps oublié, un merveilleux parfum de viande rôtie. Aussitôt, le souvenir des jours heureux remonte en lui. Son cœur fatigué se met à battre avec une vigueur nouvelle et c’est en courant qu’il rejoint le campement. Essoufflé, il s’affale aux côtés de Fravoro, laisse tomber son œuf d’autruche vide et saisit celui que lui tend son frère. Il en vide le contenu à grands traits goulus. Le goût douçâtre du breuvage épais ne le surprend guère. Ce n’est pas la première fois qu’il absorbe le liquide recueilli dans le rumen d’une gazelle ou d’un oryx. Avidement, il arrache un lambeau de chair de la broche tendue au-dessus du feu, le mâche et l’avale avec des bruits gloutons. Il n’a plus de regards que pour la viande, plus rien d’autre n’existe autour de lui.
Fravoro, repu, se lève et fait un rot. Il a bien mangé, bien bu, il va se reposer. Il se creuse un trou dans le sable pour y passer la nuit. Quand sa couche est prête, il se tourne vers Pavoro, toujours occupé à manger :
— Vois, mon frère, le délicieux repas que je t’ai préparé. La faim et la soif te tourmentaient le corps et l’âme. Te voilà enfin satisfait.
Sur ces paroles, il ouvre son sac en peau de gazelle et en sort la tête de Mavoré. Pavoro y jette un coup d’oeil distrait, toujours plongé dans l’orgie de nourriture. Il arrache un dernier lambeau de chair d’un os et le mâche avidement. Soudain, il lève la tête et regarde son frère Fravoro. Lentement, la vérité point dans son cerveau épais. Il avale la dernière bouchée, se frotte la bouche du dos de la main et, sans transition, éclate en sanglots. Longuement, il pleure comme un enfant inconsolé. Il vient de manger sa belle, sa douce, sa tendre Mavoré, celle qui avait de la peine quand il était triste, qui riait aux éclats quand il était heureux !
La voix tranquille de Fravoro le tire de son chagrin.
— Vois, Pavoro, celle qui t’a rendu la joie de vivre, t’a permis de te désaltérer, de refaire tes forces. J’ai sacrifié sa vie pour conserver la tienne. Mais console-toi, Pavoro, des femmes, tu en trouveras d’autres, plus tard, quand nous serons revenus sur le bord du fleuve. Des douces, des belles, des tendres, des bien en chair. Alors que ta vie à toi, mon frère Pavoro, tu n’en avais qu’une, une seule. Il fallait la sauver à tout prix.
Pavoro essuie ses larmes. Il a honte devant Fravoro. Son petit frère a toujours raison. Il se lève et, à son tour, il se creuse un trou dans le sable. A peine a-t-il achevé sa tâche que la digestion commence son œuvre. Il se couche et sombre dans un sommeil réparateur.

PRIX

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Francine Lambert · il y a
Oups ! De retour sur votre page je m'aperçois que je n'avais pas actionné le bouton . . . c'est fait, j'ai voté !
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Francine Lambert · il y a
Je découvre votre texte par hasard mais ne suis pas déçue ! Non seulement l'histoire est palpitante, mais la chute est particulièrement dérangeante. Un texte qui nous interroge sur le prix de la vie et qui ne peut laisser indifférent, mon vote !
Et je vous invite sur ma page pour y découvrir, entre autres, " Majeure" et " Imparfait " . . . à bientôt !

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Jean Calbrix · il y a
Dans le fond, je regarderai ma moitié d'un autre œil quand nous ferons notre nouvelle rando dans le désert marocain ! Bravo, Jean, pour cette belle fable qui ne manque pas de sel. Vous avez mon vote.
Un nouveau soutien de votre part pour mon poème verglas en finale hiver 2016 ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas Merci d'avance !

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Utilisateur désactivé · il y a
Je découvre sur le tard, au fil de mes lectures votre texte. Un bon texte ou le suspense joue avec une survie qui n'a qu'un but. Manger ou être manger.
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Philshycat · il y a
Une belle surprise !
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Jean Dallier · il y a
Merci à tous pour avoir aimé.
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Nadine Gazonneau · il y a
Très bel effet de style. Bravo mon vote. Je vous invite à lire transparence" en catégorie poésie.
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Mc Marson · il y a
La chute m'a laissé sans voix ... me me sentais presque conserner ! Excellant !
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JadeGo · il y a
Aussi malsain qu’excellemment écrit...
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Naliyan · il y a
C'est morbide mais très bien écrit. Une histoire originale.
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