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Gerardp

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Les statistiques, les calculs de probabilités, les classements, les sondages envahissent l´univers de l´information. Avec plus ou moins de rigueur scientifique, ils quantifient tout ce qui leur passe sous la calculatrice. Pour le meilleur et pour le pire.
Tout en se sentant relativement à l´abri, Moritz s´est inquiété récemment du classement des quinze espèces qui ont le moins de chances de survivre dans le monde. Les grands perdants sont les oiseaux puis les amphibiens et les mammifères.
A part le rat grimpeur, Moritz ne connaissait aucune des autres espèces. Etait-ce une raison pour s´en désintéresser ? On a tous tendance à se concentrer sur ce qui se passe près de chez soi comme si l´éloignement réduisait forcément les conséquences possibles sur notre existence.
Moritz préfère examiner les différents points de vue sur cette question avant de se faire une idée plus précise sachant que toute disparition d´une espèce animale est pour lui un crève-cœur.

Comme pour n´importe quel problème il y a des indifférents. Ils considèrent que les variations du nombre d´espèces animales, c´est comme la petite monnaie, ça va ça vient. Certaines disparaissent, d´autres apparaissent. Et puis, ce n´est pas parce qu´il manquera trois sortes de grenouilles brésiliennes, une alouette de Somalie et un rat du Cameroun que la face du monde va changer.
Dans une version un peu plus élaborée, s´exprimeront les climatosceptiques : « Ah ! on va encore dire que c´est le changement climatique qui provoque leur extinction. Mais non, c´est la sélection naturelle, il y a des espèces plus fortes que d´autres. Ou alors il y a eu des épidémies, ou bien l´homme est effectivement responsable pour des raisons économiques ou politiques mais pas écologiques ». C´est tout de même bizarre que leur rythme de disparition soit dix fois supérieur à la normale depuis quelques décennies, comme Moritz l’avait lu dans Science et Vie Le Chat Junior.
A l´inverse, les alarmistes y voient un signe prémonitoire de plus de la diminution de la biodiversité. Peut-être que le Pétrel de Madère ou de la Réunion ou le Gaufre mexicain, ce petit rongeur à poches, sont particulièrement fragiles mais les quinze en question ne sont que l´avant-garde, si l´on peut dire, des quelques centaines d´espèces en danger. Leur survie doit être une priorité car au bout du compte c´est l´homme qui paiera le prix de la diminution de la biodiversité. Là, Moritz est un peu dépassé par la complexité de la chaine de raisonnement ; il comprend que si les chats mangeaient toutes les souris de la terre cela leur poserait ensuite un problème alimentaire - en fait pas pour lui, pour les malheureux qui se nourrissent de souris – mais il ne pense pas au-delà.
D´autres seront plus romantiques et s´attristeront de ne plus voir dans le ciel le vol majestueux de l´albatros d´Amsterdam, de ne plus entendre le monarque de Tahiti, de ne plus guetter la salamandre de Turquie derrière les rochers. Chaque espèce a sa place et contribue à l´harmonie de l´ensemble. Moritz peut-être romantique à ses heures mais il avoue que la grenouille du Sri Lanka, à la peau brune, sale et gluante, n´attire pas sa sympathie. Il s´est probablement un peu coupé de la nature ces derniers temps en s´embourgeoisant.
Mais il est prêt à entendre le point de vue des idéalistes. Ils sont d´accord avec les scientifiques pour dire que la situation est grave, que la biodiversité doit être sauvegardée, qu´il faut agir pour sauver ces espèces mais ils divergent sur les moyens à utiliser. Si on fait l´aumône auprès des gouvernements et des institutions internationales, on ne pourra pas mettre en œuvre les programmes de protection nécessaires. Il faut taper plus fort.
Il faut arrêter immédiatement la guérilla au Chiapas pour sauver le rat grimpeur, taxer le café en Colombie pour sauver la grenouille locale, demander une contribution à la Hollande pour sauver l´albatros d´Amsterdam même s´il est sur des terres australes françaises, taxer le vol Paris-Papeete pour le monarque de Tahiti, promettre à la Turquie une entrée plus rapide dans l´Union Européenne si elle sauve sa salamandre, mettre à l´amende les déforesteurs de l´Amazonie pour sauver les trois grenouilles brésiliennes...
Moritz me regarde en plissant les yeux, se demandant s´il doit me prendre au sérieux. Puis il sort dans le jardin, fait un trou et commence à enterrer avec délicatesse quinze petits cailloux. Je n´aurais pas cru qu´il soit si pessimiste.

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