Surfemme

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Je voudrais écrire des romans Qui valent la peine d'exister. Mon rêve est-il à ma portée  [+]

Elle s’endort et se réveille dans un monde inconnu. Il fait beau. Elle sent la chaleur de cette journée d’été sur sa peau.

Il n’y a que des hommes autour d’elle. Son père, son frère, l’ami du père et son fils. Elle est la seule femme, ou la seule fille, ici ça n’a plus d’importance. Ils sont quatre, elle est une.

Ils décident d’aller surfer, c’est une trop belle journée pour ne pas en profiter. Ils s’enorgueillissent de ces vagues, de ces muscles qu’ils pourront mettre à profit dans le flot du courant.

Elle voudrait y aller aussi, elle voudrait aussi s’amuser. Elle ment en disant qu’elle sait surfer et qu’une planche l’attend du côté de Bordeaux. Elle fait comme si elle avait l’habitude, tout pour faire croire, tout pour participer, tout pour dire qu’elle est à sa place. Elle fait comme si elle ne ressentait pas le malaise qui commence à monter, les regards échangés, le temps suspendu, le blanc. Ils ne peuvent rien dire non plus, ils n’ont aucune raison :
- Quoi tu veux venir ? Mais oui bien sûr. Pas de problèmes.
- Et ton équipement ? Tu as un équipement ?
- Ah oui ? Super. Parfait.

Elle part avec l’ami du père et son fils. Son frère et son père iront de leur côté. Ce n’est pas elle qui avait décidé ça, cela s’est fait, ça venait d’eux. C’est comme si à ce moment-là, dans le clivage opéré, dans le décalage, elle avait par ce choix impromptu cédé la place qui lui revenait. Elle avait choisi de rencontrer le monde des hommes, elle avait choisi de compter sur elle-même, il n’existait plus de liens familiaux, plus de liens d’appartenance, dans ce nouveau contexte. Les relations de sang sont moins fortes que les séparations de genre. Elle ne s’en soucie pas, elle ne se rend pas compte.

Elle marche sur la plage en silence derrière les deux hommes. Ils connaissent par cœur ce spot de surf. Les pieds dans le sable elle avoue qu’elle n’a pas d’équipement. Tant pis, elle fera sans.

Ils s’arrêtent près d’une cabane en bois. Ils prennent les planches et tout ce qu’ils ont besoin : les combinaisons, les palmes, l’élastique dans les cheveux. Ils prennent le temps de s’équiper, de se dorloter. Elle n’a rien, elle attends patiemment les yeux vers l’océan.

Sur la plage, elle retrouve le père et le frère venus de leur côté. C’est là qu’elle se rend compte. Tout devient flou. Ce qui apparaissait acceptable, l’exclusion et l’indifférence, ne lui est plus tolérable. Cela pouvait passer de la part d’étrangers mais la même chose de la part d’êtres aimés... comment est-ce possible ? La jalousie l’envahit. La solitude. Elle se sent démunie, elle n’a plus que le cœur battant et les yeux d’une furie. L’émotion contenue jusqu’ici s’offre a présent aux yeux du monde, elle ne fait plus semblant, elle ne fait plus comme si. Elle crache sa colère, contre l’injustice d’être née femme, d’être mise à l’écart, de devoir faire un effort pour s’imposer dans des circonstances aussi absurdes et dérisoires. Elle crache encore sa colère, celle de devoir faire l’effort de s’imposer dans sa propre famille.

Mais seule l’aigreur parvient à sortir et rien de compréhensible n’arrive aux hommes abasourdis.
- Je ne veux surtout pas gâcher votre moment entre Père et Fils, dit-elle finalement.
Et le regard, le corps, le mouvement partent au loin vers la mer comme si tout à coup elle abandonnait, elle n’attendait plus rien d’eux, comme si elle s’était résignée à laisser ici choir le sentiment d’appartenance et qu’elle s’enfuyait dans les eaux se laver de la honte et de l’humiliation qu’ils lui avaient fait subir.

Dans l’eau, les émotions se dissipent. L’océan lui apprend que son corps lui appartiendra toujours, quoi qu’il advienne, qu’elle sait surfer avec lui comme sur n’importe quelle planche.

Eux surfent au loin, elle les entend s’amuser. Elle est triste, seule et en colère. Elle est ridicule aussi, partir loin d’eux, tout en leur restant visible, à attendre leur approbation. Attendre quelque chose, attendre quoi ?

Elle décharge ses derniers ressentiments alors qu’elle parvient à prendre les vagues qui la ramènent inlassablement vers le rivage, dans un mouvement jouissif d’abandon. Elle prend le plaisir qui la tentait au tout début de l’expérience, celui qu’elle voulait vivre, elle oublie tout et ne regrette rien. Elle part de plus en plus loin, de plus en plus haut. La nature l’emporte et elle ne sent plus que son corps joyeux dans ce tumulte aqueux. La force des vagues, le va-et-vient de l’eau qui se répercute en diapason dans son propre fonctionnement interne.

Puis elle prend une vague qui devient très grosse, qui s’élève dans un mouvement silencieux qui n’en est pas moins dangereux. Et là elle entend qu’ils crient son nom « Marie ! » parce qu’ils s’inquiètent pour elle.
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