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Sur un pied d’égalité.

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Sophie Dolleans

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C’est incroyable comme la jeunesse est sportive ! J’ai compté en attendant le tram : quatre jeunes sur cinq portent des baskets. Garçons et filles confondus. C’est confondant. De mon temps, les pieds avaient un sexe. Enfin, je veux dire, les filles avaient des chaussures de filles et les garçons, des chaussures de garçons. Et pour les cheveux, courts pour les hommes, longs pour les femmes. Ma mère était coiffeuse et mon père chausseur. Vous dire que je m’y connais un peu en évolution des mœurs. Alors, je vous l’affirme, cette génération est tournée vers le sport et l’égalité des sexes.

Du coup, en sortant du tram, je me suis ruée dans un magasin de chaussures. Il était hors de question de ne pas être dans le coup à quatre-vingts ans passé. Si la modernité s’exprime par le pied, les miens seront chaussés selon cette parité en marche. Finies les révolutions à coups de fourches, les jets de pavés vengeurs ou les slogans tapageurs harangués par une foule en délire. Aujourd’hui, la révolte est intime, silencieuse et annonciatrice de grands bouleversements. Je le sens. Il faut que je sois prête. Il me faut des baskets.

Un jeune vendeur m’accoste avec le sourire. Il tient à me faire asseoir et veut ranger ma canne. Tout cela s’annonce mal. Il faut lui faire comprendre que je peux marcher sans aide. Je ne suis pas là pour faire tapisserie, d’ailleurs je vais virer mes robes à fleurs. Mais on ne peut pas tout changer en même temps. « Pas après pas », disait souvent ma mère. Alors, debout et droite comme un i, je lui présente le plat de la main. Tope là. Point fermé. Tope encore. Point fermé, tape sur le cœur. Il s’appelle Kevin, et Kevin est sonné. J’attaque.
- Alors, qu’avez-vous à me proposer comme baskets ?
Il jette un œil sur mes ballerines « sans gêne » avec le dessus tricoté, bicolore et extensible, mises en valeur par un petit talon en crèpe.
- C’est pour vous ?
- Pour qui d’autre, mon petit !
- Oui, oui. Euh, vous avez une idée de celles qui vous plairaient ?
- Des neuves déjà... Je rigole Kevin. Je ne sais pas. Des chaussures à mon pied !
- Et vous chaussez du... ?
- Du 37 au 39. Flexible quoi. Et sans lacets. C’est important ça.
Après deux heures passées en essais - assise, debout, en marche - et sur les conseils de Kevin, j’achète une paire de basket crème dotée d’un bouton coussin d’air qui rétracte la chaussure en s’ajustant à ma pointure. Je ressors avec des ailes au pied en remerciant mon vendeur-conseiller avec une petite pièce. Je le vois bien, il est ému.

Sur la place aux herbes, une bande d’athlètes en jogging et capuche noire, discute âprement du lieu pour le challenge « resto-basket ». Je suis un peu dépassée par ces nouveaux sports ; entre le sh’bam, le futsal et le Budokon, j’avoue, je m’y perds. Mais le « resto-basket », je n’en ai jamais entendu parler. La faim et mes nouvelles chaussures attisent ma curiosité. Je file ce petit groupe, brave comme un bourreau qui fait ses Pâques, et m’installe en terrasse du « Fournil de Bébert » à côté de leur table. Je déguste les mêmes plats. Enfin, à peu près, ce sont des gros mangeurs. Je cale sur le dessert et les observe du coin de l’œil. Leur capitaine recule légèrement sa chaise, en position de départ, ces coéquipiers l’imitent. Je fais de même. Un, deux, trois, quatre. A cinq, l’équipe quitte la table en courant comme des dératés. Je ne suis pas au niveau.

Au poste de la gendarmerie, le brigadier Basset a un air sévère et tape sur son clavier.
- Alors comme ça, madame Desmangeot, vous me dites que vous vous essayiez à un nouveau sport ?
- Oui, c’est ça. Vous connaissez le Budokon ?
- Négatif.
- Et ben, vous voyez, moi, je ne connaissais pas le « resto-basket ». Et j’ai voulu en savoir plus. Vous n’allez pas me reprocher d’être curieuse et sportive !
- Vous avez bien conscience que c’est du vol ?
- Pas du tout. Vous m’avez arrêtée avant la fin de l’épreuve ! Vous êtes gonflé quand même !!
Je le sens, je l’agace. Il n’a pas l’esprit sportif. La directrice du « Bon séjour et lune pleine », Bénédicte Veilleur, devrait arriver d’une minute à l’autre pour me ramener au centre. Je patiente, assise dans le couloir. Basset se dirige vers moi d’un pas ferme. Les papiers sont signés.

- Venez, la directrice est arrivée, elle vous emmène. Et qu’on ne vous y reprenne pas. Fini le « resto-basket ».
- Mais, je ne sais même pas comment on y joue et si j’ai gagné ou perdu !
- Un indice, madame Desmangeot : vous êtes bien au poste de gendarmerie, là !?
- Oui. Et ?
- Et alors, c’est le signe que vous avez perdu.

PRIX

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Gladys · il y a
C'est un réel plaisir de vous lire Sophie, du début à la fin pas de répit, suspendu au texte. Pour moi, c'est la perfection et la chute...enfin tout y est. Merci de nous faire profiter de votre grand talent!
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Sophie Dolleans · il y a
Merci Gladys. Me souvenais plus que j'avais écrit ce texte. En suis toute surprise ! :-)
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Sylvie Franceus · il y a
Les pieds avaient un sexe : j'aime bien cette idée ! Bravo pour ce texte émouvant !
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Sophie Dolleans · il y a
Merci Lafée. :-)
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Sylvie Loy · il y a
J'aime bien ce genre de personnage ! Tu l'as parfaitement croquée ! En plus, tu as des expressions qui me font trop rire ! (le vendeur et son émotion face au pourboire et le flic qui n'a pas l'esprit sportif !)
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Pascal Depresle · il y a
J'ai souri et ri, et ce pourboire désuet ajoute au charme de cette œuvre. Mes voix. A l'occasion, sans aucun engagement, n'hésitez pas à pousser les portes de mon univers.
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Sophie Dolleans · il y a
Merci beaucoup Artemiss !
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Mickael Gasnier · il y a
Mémé tu sais que sur Facebook on met un pouce levé ?
A bientôt ( t'inkiet j'ai voté)

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Sophie Dolleans · il y a
Ah non, mémé ignore, elle n'a pas internet. Mémé est de la vieille école ! Merci Mickael, et je ne suis pas inquiète. lol.
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Sylvie Talant · il y a
J'ai toujours pensé que les baskets c'était casse gueule.
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Djenna Louise Buckwell · il y a
Ha ha ha
La pauvre !
J'adore le vendeur ému par le pourboire.

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Sophie Dolleans · il y a
"la petite pièce" se perd, par les temps qui courent. ;-)
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Maggydm · il y a
Extra... j'aime beaucoup cette petite dame curieuse. Bravo pour ce texte. Mon soutien.
Puis-je vous proposer de venir découvrir ma page.

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Sophie Dolleans · il y a
Merci Maggudym de votre soutien et votre invitation.
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Pabauf · il y a
Super. Mais je crains un hors-concours... On ne sourit pas : On rit !
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Sophie Dolleans · il y a
lol. Merci ! :-)
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Bernard Boutin · il y a
Touchante cette vieille dame qui en a marre de la routine de sa maison de retraite !
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Sophie Dolleans · il y a
Oui, je l'aime bien aussi. Merci Bernard.
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