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Sur le sentier des brumes

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Korydwenn

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Je grogne en tendant la main vers l'importun pour arrêter au plus vite son cri insupportable. « Encore cinq minutes et je me lève ! », me promets-je à moi-même, l'esprit embrumé par le sommeil. Mais, lorsque j'ouvre les yeux à nouveau, il s'est étrangement écoulé vingt minutes. Je me résigne alors à quitter la chaleur de mon lit pour affronter les températures hivernales.

Après avoir avalé d'une traite mon lait chocolaté, je regarde l'heure et pousse un soupir : 7h40. Les cours commencent à 8 heures et le collège se situe à une vingtaine de minutes, il n'y a pas une seconde à perdre ! J'enfile mon blouson, mes baskets et attrape mon sac à dos à la volée. Je me fais violence pour ne pas claquer la porte de l'appartement en partant, ni descendre les escaliers quatre à quatre, car le moindre bruit raisonne dans toute la cage d'escalier et je n'ai pas envie que le Père Moreau, le retraité du premier, ne me tombe dessus encore une fois. Ce type est partout ! Toujours aux aguets, prêt à surgir au moindre bruit, pour rappeler à l'ordre les enfants qu'il ne supporte pas.

Lorsque je franchis la porte de l'immeuble, je suis saisie par l'obscurité et le silence qui règnent à cette heure matinale. Quelle torture de nous faire commencer les cours avant le lever du soleil ! Je remonte mon écharpe sur mon nez, glisse mes mains dans mes poches et me met en route d'un pas pressé.

Je vis près d'un lac bordé de sentiers aménagés pour les promeneurs. Pour me rendre au collège, je dois emprunter l'un de ces sentiers sur une cinquantaine de mètres, avant d'atteindre la rue qui conduit au centre-ville. Si le lac représente habituellement un immense terrain de jeux pour tous les enfants du quartier, les matins d'hiver, alors qu'il fait encore nuit et que la brume recouvre les environs, l'endroit semble un peu inquiétant. Et ce, malgré la présence de réverbères, plantés le long du sentier. Il faut dire que les garçons se vantent de savoir les éteindre d'un simple coup de pied, aussi, deux d'entre eux ne fonctionnent pas. Au loin, je peux discerner un halo orangé qui point faiblement à travers le brouillard. C'est le dernier réverbère avant la route. Dans le quartier, tous les réverbères sont identiques : ils sont constitués d'une sphère blanche au sommet. Cependant, pour une raison inconnue, certains d'entre eux émettent une lumière orangée. Ma meilleure amie et moi les avons tous recensés, mais nous n'avons pas pu trouver de logique à leur emplacement. Nous avons fini par conclure qu'ils étaient probablement habités par un esprit malin, comme dans Amityville IV.

L'endroit est désert. Tous les autres collégiens sont certainement passés un peu plus tôt. Je respire un grand coup avant de pénétrer sur le sentier brumeux. Dans cette obscurité blanche, je ne vois rien devant moi. Heureusement, je connais ce chemin comme ma poche ! Et puis traverser cet endroit toute seule est à la fois terrifiant et excitant.

Alors que j'avance aussi vite que ma visibilité me le permet, un bruissement de feuilles sur ma droite me fait sursauter. Je souris intérieurement au ridicule de la situation : il s'agit certainement d'un petit animal qui niche dans le talus près de l'eau. Le bruissement se fait entendre à nouveau, plus près du chemin cette fois. Je jette rapidement un regard sur le bas côté, sans succès. Malgré moi, mon cœur s'est mis à battre plus rapidement et il me semble que la brume s'est faite plus dense tout à coup.

Soudain, un grognement sourd rompt le silence. Cette fois, je m'autorise à flipper. J’accélère le pas pour quitter cet endroit au plus vite, lorsque je sens quelque chose frôler ma cheville. Je pousse un cri aigu en m'écartant vivement. Je distingue alors une forme sombre qui se faufile à travers les fourrés. Est-ce un chien ? Un renard ? Ou bien une créature sanguinaire sortie tout droit des profondeurs du lac ?

Je ne cherche pas à le savoir et file sans demander mon reste. Je n'ose cependant pas courir de crainte que l'animal ne me prenne en chasse, aussi je me contente de marcher aussi vite que je le peux. Derrière moi, j'entends les pas de la bête dans les feuillages ainsi que son souffle saccadé. Ma nuque me brûle comme si j'étais observée. Mais je ne ralentis pas la cadence. La lueur orangée s'accentue, signe que je vais bientôt atteindre la route. Mais les quelques mètres qui m'en séparent encore me semblent interminables.

Soudain, un râle me parvient. Une respiration lente et laborieuse, bien différente du halètement de la bête qui marche discrètement derrière moi. Je me retourne et jette un coup d’œil circulaire, mais je ne parviens pas à distinguer quoique ce soit. Je remarque que l'obscurité n'a pas faibli et que la brume semble plus épaisse que jamais. Si près de l'eau stagnante, elle semble même se mouvoir devant moi, comme une entité propre.

Puis, je comprends avec horreur que c'est une silhouette qui se détache dans la brume. Une forme humaine à la fois sombre et blanchâtre qui avance vers moi, lentement, péniblement, se traînant presque, en rythme avec sa respiration.

Mon cœur tambourine si fort dans ma poitrine que je peux l'entendre. Mes pieds refusent d'avancer. J'essaie de réfléchir vite : derrière moi, la bête ; devant moi, une créature tout aussi inquiétante ; à ma droite, le lac ; à ma gauche, des fourrés épineux. Il n'y a aucune issue !

Par réflexe, je recule d'un pas. Mais un nouveau grognement de la bête me dissuade d'en faire un de plus. Je la sens tout près, elle s'est rapprochée de moi pendant que mon attention était focalisée sur la silhouette. Je perçois tout d'à coup de forts relents de vase et réprime un haut-le-cœur.

C'est bizarre comme la perception du temps est différente selon les situations. Comme tout à l'heure, lorsque j'ai éteint mon réveil, les quelques centièmes de secondes passées à chercher une issue ont laissé le temps à la silhouette de se rapprocher, malgré la lenteur de sa cadence. Elle se tient à moins d'un mètre de moi, son souffle laborieux plus distinct que jamais. Je me colle alors sur le côté, au plus près des fourrés dont les épines transpercent mon jean pour pénétrer la peau de mes jambes, dans l'idée de la contourner en courant. Mais je n'ai pas fait deux pas que je trébuche sur quelque chose et m'étale de tout mon long. Je laisse échapper un cri sourd avant de me relever.

Face à moi se tient le Père Moreau qui me toise d'un air sévère. À ses côtés, son horrible chien me surveille d'un œil mauvais.

« Tu peux pas faire attention où tu vas, non ? » m'interpelle-t-il en brandissant sa vieille canne en bois dans ma direction.
Euh, désolée ! » Réponds-je sans réfléchir.

Toute pensée logique semble avoir quitté mon cerveau dès lors que j'ai posé un pied sur ce maudit sentier.

« Ah ! Les gosses de maintenant ! Aucun respect ! », grommelle-t-il encore en poursuivant son chemin.

Je reprends un souffle que je retenais sans m'en apercevoir et reprends ma route en me promettant à moi-même de ne raconter cette histoire à personne. Ce serait vraiment trop la honte !
Lorsque je passe enfin devant le halo orangé du dernier réverbère, je pousse, malgré tout, un soupir de soulagement. J'en profite également pour regarder ma montre et constater, dépitée, que je vais encore être en retard.

C'est alors que je distingue des traces sombres le long du chemin. Au niveau du réverbère, elles dessinent un arc en direction du lac. Je me baisse pour mieux voir de quoi il s'agit : on dirait de la vase mélangée à du sang. Un frisson me parcourt l'échine. Mon regard se porte alors dans la direction du Père Moreau et de son chien. Ce dernier m'épie toujours depuis l'endroit où nous nous sommes croisés quelques secondes auparavant, une étrange lueur orangée dans le regard.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Maour · il y a
Agréable à la lecture ;)
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Pascal Depresle · il y a
Une brume qui glace. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Kais BF · il y a
J'aime. Je vote. 4 voix.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Tout devient si inquiétant dans la brume !!
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et effrayante ! Mes votes ! Je vous invite à partir en “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne soirée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Patricia Guillet · il y a
J'ai eu peur et me suis imaginée à la place de l'auteur
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