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Sur le mur

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Alicia Bouffay

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Deux ombres d'un délicat rose poudré étaient posées sur ses paupières. Julia gardait les yeux fermées. Après notre journée de travail, nous nous étions retrouvés dans ce petit café près du centre. Il était un peu tard, on s'était gavé de saucisson et de cacahuètes, en buvant un passable chardonnay.

'Qu'as tu fait ?" pour la deuxième fois, je répétais.

La belle a ouvert les yeux : "J'en ai juste aucune idée."

Ses ongles martelaient la petite table ronde quand elle s'est finalement décidé à raconter.

"C'est arrivé hier, c'était la réunion, tu sais. J'avais travaillé dur. Madame Pimon, ma chef, était là, si proche, avec ses deux téléphones et son ordinateur. Elle consultait nerveusement ses messageries, j'installais le vidéoprojecteur, c'était d'un compliqué, je m'emmêlais dans les câbles et les raccordements. Et puis, ils sont tous arrivés. Le directeur et ses troupes. C'est lui qui a monopolisé la parole. Il disait ces trucs comme pratico-pratique, co-construction ou encore "c'est pas sécure". Il s'éloignait du sujet. J'essayais de le ramener à l'ici et maintenant, aux diapos de mon PowerPoint. Tout le mal que je m'étais donné, tu comprends. Rien n'y faisait, il était dans cet état permanent d'indignation. Parfois, il disait "si vous voulez " mais c'était pour mieux répliquer "oui on peut tout à fait faire comme ça... si vous voulez payer plus cher." Madame Pimon n'a pas ouvert la bouche, ah si, au bout d'une demi-heure, elle m'a juste grommelé dans l'oreille "C'est bientôt fini ?". Et puis..."

Julia a marqué une pause. J'ai pris la main de ma douce. Sa sensibilité aux êtres et aux ambiances. Sa façon de raconter le monde.

"Et puis quoi ma chérie ?"

" C'était étrange, le directeur, il avait ce tic de langage. Il n'arrêtait pas de dire " Comment dirais-je ?" Ça collait pas avec le gars autoritaire tu vois, ce "Comment dirais-je" paradoxal. Comme une délicatesse, une coquetterie, un temps de réflexion avant de formuler au plus juste sa pensée. Au fond, je crois que c'est pour ça que c'est arrivé.

"Qu'est-ce qui est arrivé?"

"Le comment dirais je", je crois que c'est pour ça que madame Pimon s'est mise en colère. Quand ils sont finalement tous partis. Elle a pas supporté le paradoxe. Ou alors c'était la goutte d'eau, je ne sais pas. Elle était furax. C'était d'une violence. Ça m'a complètement déstabilisée, c'était moi qui aurait dû exploser, non ?

"Sans doute. Et ensuite ?"

"Ensuite...Julia tremblait. C'était trop pour moi, tout ça n'avait aucun sens. J'ai juste fermé les yeux, j'ai fait comme tu m'as dit, Franck, tu sais, quand je sens que l'émotion déborde... J'ai juste fermé les yeux. Deux secondes. Quand je les ai rouvert...Madame Pimon était différente, l'ombre d'elle-même. Je veux dire une vraie ombre. Projetée sur le mur. Qui s'agitait en silence. Mais ma chef, la vraie, celle en trois dimensions avait disparu. Volatilisée.

Julia pleurait un peu.

"Sur le mur ?"

"Sur le mur, oui."

J'ai fait signe au serveur "Pourrions-nous avoir un verre d'eau?"

"Tu penses que c'est moi, Franck, qui ait fait ça, que j'ai ce pouvoir ? Quand l'émotion déborde ?"

J'ai répondu : "Quand le ridicule te heurte, quand la logique disparaît ou quand les expressions toutes faites aplatissent la pensée "

"Tu me crois alors Franck ? "

Julia était si sensible. Son acuité. Son sens de la vérité et de la justice, sa rigueur. J'avais toujours cru en son pouvoir de transformer le monde.
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Image de A. Nardop
A. Nardop · il y a
Je la crois. Bravo.
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Image de Alicia Bouffay
Alicia Bouffay · il y a
Merci à vous
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