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min

Sur le fil du rasoir

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Eddy Riffard

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226 voix

FINALISTE
Sélection Jury

Les ombres s’allongeaient sur les murs de béton brut du parking souterrain. La lumière jaune pisseuse dispensée par les lampes donnait un méchant cafard à Maïwenn. La jeune femme accéléra le pas, tout à son désir de retrouver au plus vite la sécurité relative de son véhicule.
Elle s’arrêta soudain, la poitrine soulevée de mouvements spasmodiques. Un inconnu se dissimulait derrière l’un des piliers. La peur le céda au soulagement lorsqu’elle aperçut l’homme sortir de l’ombre et la saluer d’un geste de la main. Un simple habitant de cet immeuble résidentiel qu’elle croisait de temps en temps, accompagné de son chien.
Maïwenn se gourmanda intérieurement et reprit sa marche, désireuse de terminer sa progression dans ce parking sinistre avant que l’homme disparaisse par la petite porte donnant sur le hall d’entrée.
Le déclic provoqué par le pêne se répercuta avec netteté dans le silence épais. À ce bruit fit écho celui de la portière qui se referma sur une intimité parfumée, tout le contraire de l’odeur lourde du lieu.
Les phares dissipaient les restes d’ombre tandis que le véhicule s’engageait vers la sortie. Une légère pression sur le passe électronique et la grille coulissa lentement sur ses rails dans un grincement aigu.

Regagner l’air libre s’apparentait à une renaissance malgré le tableau que l’éclairage urbain peinait à rendre rassurant. De toute manière, il en fallait davantage pour tranquilliser Maïwenn dont les nerfs à vif surréagissaient au moindre fait insolite.
Une pluie fine dont les gouttes tombaient serrées dans le double halo des phares commença à se manifester. Toute la cité affichait l’aspect morose d’une ville de province. Les nuits d’hiver suscitaient souvent des idées cafardeuses, mais ce soir, le phénomène prenait une dimension inédite.
« Les problèmes volent toujours en escadrille », pensa-t-elle, la lèvre supérieure retroussée en une moue féroce.
En effet, aucune place n’était disponible près de son immeuble ni dans la rue. Elle finit par en trouver une dans un ensemble de copropriétés. La pluie froide s’infiltrait dans ses vêtements, en imprégnait les fibres, tandis que des gouttes importunes s’écoulaient de ses sourcils et plaquaient ses cheveux sur sa tête transie.
La peur revint, accompagnée de tout un cortège d’images funèbres. Le halo des lampadaires envoyait une lumière diffuse semblable à celle du parking tandis que la pluie faisait remonter tous les effluves en se mélangeant aux saletés accumulées. Le plus désagréable consistait en ce bourdonnement venu du transformateur tout proche. Étrange comme l’esprit arrivait à capter des bruits anodins pour leur donner une dimension fantastique la nuit, surtout lorsqu’un danger invisible semblait tapi dans l’ombre. Elle s’assura qu’elle n’était pas suivie et, en vue de son immeuble, sortit son trousseau de clés. La porte s’ouvrit sur un escalier obscur, légèrement éclairé par la lueur tamisée de la rue. Elle fit jouer l’interrupteur et la lumière inonda les marches dont le gémissement l’accompagna jusqu’au premier où se trouvait son appartement.

Les pièces dégageaient une impression de confort et de sécurité. La tranquillité feutrée de l’endroit invitait à la sérénité et la réflexion. Maïwenn en venait presque à croire en une crise d’angoisse passagère, mais ses intuitions s’étaient révélées tellement justes jusqu’à présent qu’elle chassa cette hypothèse. Une rapide inspection lui apporta la certitude que rien ne manquait ou troublait l’ordre maniaque des lieux.
Rassurée, elle vérifia de nouveau que tout était verrouillé puis se fit couler un bain.

Le clapotis de l’eau rompait le silence pesant. Maïwenn préparait ses affaires de toilettes. Le sommeil la désertait et la perspective de rester dans le noir à l’affût du moindre bruit l’effrayait. Les voisins les plus proches, un couple de personnes âgées, se trouvaient chez une de leurs filles et le jeune du rez-de-chaussée ne dormait pour ainsi dire jamais là. Quant au dernier appartement, il était vacant depuis près de deux mois.
Sur la tablette de toilette étaient disposés divers accessoires, toujours alignés selon le même ordre immuable. Coton démaquillant, shampooing deux en un, lime à ongles, mousse en tube et rasoir. Le vieux modèle qui lui venait de son père et non les jetables en plastique qui lui irritaient la peau.
L’eau chaude lui apporta un réconfort salvateur. Elle s’enfonçait dans le bain moussant, derrière l’intimité du rideau de douche, ultime réminiscence de son adolescence, quand elle dissimulait des formes naissantes au reste de la maisonnée.
Au fur et à mesure que l’eau refroidissait, la bienheureuse somnolence laissait place à une sensation pénible. L’impression de danger imminent la frappait en vagues sourdes tandis que le sang lui battait aux tempes.
Elle commença à se shampouiner puis laissa le produit agir comme recommandé sur l’emballage avant de rincer au jet. Le coton hydrophile lui retira les résidus de maquillage altérés par la pluie, vestiges d’une journée éprouvante. La lime à ongles entra en action. L’opération avait pour unique but de retarder le moment de rejoindre la solitude de sa chambre. Elle se saisit du tube de mousse dont elle étendit une noisette sur chacune de ses jambes.
Enfin, elle se pencha pour s’emparer du rasoir, mais sa main ne rencontra que le vide. Elle regarda à l’endroit où l’objet reposait quelques instants auparavant. Lorsque la boule d’angoisse quitta sa gorge, elle ne put crier.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019

Finaliste

226 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Odile Duchamp Labbé · il y a
BBBBrrrr quel texte! Flippant c'est le mot. +5
Et si vous avez un petit moment, je vous propose une nouvelle très courte dans le cadre des droits de l'Homme : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-tournee-des-grands-slaves

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Alexienne Duplessis · il y a
Excellente progression dramatique, bien flippant ;)*****
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Nicolas Juliam · il y a
mes voix pour ce texte agréablement flippant.
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Doria Lescure · il y a
Cher Eddy, revoici mes voix !
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Eddy Riffard · il y a
Merci pour votre soutien constant.
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Mahaut · il y a
Inquiétant et étrange à souhait, très bien mené et avec beaucoup de suspens !
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Eddy Riffard · il y a
De mon côté, j’aime bien votre TTC finaliste.
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Louisa · il y a
L'angoisse nous gagne.
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Claire Bouchet · il y a
Ma première lecture m'avait déjà permis d'apprécier cette histoire aussi étrange qu'angoissante. Je renouvelle bien sûr !
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Eddy Riffard · il y a
J’en ai une plus inquiétante en préparation.
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Claire Bouchet · il y a
Je compte sur vous pour me faire signe lorsqu'elle sera prête !
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Annadée · il y a
Très bien écrit ! Beaucoup de suspense on a envie de lire jusqu'au bout !
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Hamza DIB · il y a
J ai apprécié. Bravo + mes votes.
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Cruzamor · il y a
tjrs aussi effrayant ... oui, j'ai relu et revoté !
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Eddy Riffard · il y a
Merci, fidèle lectrice.
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