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Sur le fil du rasoir

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Eddy Riffard

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FINALISTE
Sélection Jury

Les ombres s’allongeaient sur les murs de béton brut du parking souterrain. La lumière jaune pisseuse dispensée par les lampes donnait un méchant cafard à Maïwenn. La jeune femme accéléra le pas, tout à son désir de retrouver au plus vite la sécurité relative de son véhicule.
Elle s’arrêta soudain, la poitrine soulevée de mouvements spasmodiques. Un inconnu se dissimulait derrière l’un des piliers. La peur le céda au soulagement lorsqu’elle aperçut l’homme sortir de l’ombre et la saluer d’un geste de la main. Un simple habitant de cet immeuble résidentiel qu’elle croisait de temps en temps, accompagné de son chien.
Maïwenn se gourmanda intérieurement et reprit sa marche, désireuse de terminer sa progression dans ce parking sinistre avant que l’homme disparaisse par la petite porte donnant sur le hall d’entrée.
Le déclic provoqué par le pêne se répercuta avec netteté dans le silence épais. À ce bruit fit écho celui de la portière qui se referma sur une intimité parfumée, tout le contraire de l’odeur lourde du lieu.
Les phares dissipaient les restes d’ombre tandis que le véhicule s’engageait vers la sortie. Une légère pression sur le passe électronique et la grille coulissa lentement sur ses rails dans un grincement aigu.

Regagner l’air libre s’apparentait à une renaissance malgré le tableau que l’éclairage urbain peinait à rendre rassurant. De toute manière, il en fallait davantage pour tranquilliser Maïwenn dont les nerfs à vif surréagissaient au moindre fait insolite.
Une pluie fine dont les gouttes tombaient serrées dans le double halo des phares commença à se manifester. Toute la cité affichait l’aspect morose d’une ville de province. Les nuits d’hiver suscitaient souvent des idées cafardeuses, mais ce soir, le phénomène prenait une dimension inédite.
« Les problèmes volent toujours en escadrille », pensa-t-elle, la lèvre supérieure retroussée en une moue féroce.
En effet, aucune place n’était disponible près de son immeuble ni dans la rue. Elle finit par en trouver une dans un ensemble de copropriétés. La pluie froide s’infiltrait dans ses vêtements, en imprégnait les fibres, tandis que des gouttes importunes s’écoulaient de ses sourcils et plaquaient ses cheveux sur sa tête transie.
La peur revint, accompagnée de tout un cortège d’images funèbres. Le halo des lampadaires envoyait une lumière diffuse semblable à celle du parking tandis que la pluie faisait remonter tous les effluves en se mélangeant aux saletés accumulées. Le plus désagréable consistait en ce bourdonnement venu du transformateur tout proche. Étrange comme l’esprit arrivait à capter des bruits anodins pour leur donner une dimension fantastique la nuit, surtout lorsqu’un danger invisible semblait tapi dans l’ombre. Elle s’assura qu’elle n’était pas suivie et, en vue de son immeuble, sortit son trousseau de clés. La porte s’ouvrit sur un escalier obscur, légèrement éclairé par la lueur tamisée de la rue. Elle fit jouer l’interrupteur et la lumière inonda les marches dont le gémissement l’accompagna jusqu’au premier où se trouvait son appartement.

Les pièces dégageaient une impression de confort et de sécurité. La tranquillité feutrée de l’endroit invitait à la sérénité et la réflexion. Maïwenn en venait presque à croire en une crise d’angoisse passagère, mais ses intuitions s’étaient révélées tellement justes jusqu’à présent qu’elle chassa cette hypothèse. Une rapide inspection lui apporta la certitude que rien ne manquait ou troublait l’ordre maniaque des lieux.
Rassurée, elle vérifia de nouveau que tout était verrouillé puis se fit couler un bain.

Le clapotis de l’eau rompait le silence pesant. Maïwenn préparait ses affaires de toilettes. Le sommeil la désertait et la perspective de rester dans le noir à l’affût du moindre bruit l’effrayait. Les voisins les plus proches, un couple de personnes âgées, se trouvaient chez une de leurs filles et le jeune du rez-de-chaussée ne dormait pour ainsi dire jamais là. Quant au dernier appartement, il était vacant depuis près de deux mois.
Sur la tablette de toilette étaient disposés divers accessoires, toujours alignés selon le même ordre immuable. Coton démaquillant, shampooing deux en un, lime à ongles, mousse en tube et rasoir. Le vieux modèle qui lui venait de son père et non les jetables en plastique qui lui irritaient la peau.
L’eau chaude lui apporta un réconfort salvateur. Elle s’enfonçait dans le bain moussant, derrière l’intimité du rideau de douche, ultime réminiscence de son adolescence, quand elle dissimulait des formes naissantes au reste de la maisonnée.
Au fur et à mesure que l’eau refroidissait, la bienheureuse somnolence laissait place à une sensation pénible. L’impression de danger imminent la frappait en vagues sourdes tandis que le sang lui battait aux tempes.
Elle commença à se shampouiner puis laissa le produit agir comme recommandé sur l’emballage avant de rincer au jet. Le coton hydrophile lui retira les résidus de maquillage altérés par la pluie, vestiges d’une journée éprouvante. La lime à ongles entra en action. L’opération avait pour unique but de retarder le moment de rejoindre la solitude de sa chambre. Elle se saisit du tube de mousse dont elle étendit une noisette sur chacune de ses jambes.
Enfin, elle se pencha pour s’emparer du rasoir, mais sa main ne rencontra que le vide. Elle regarda à l’endroit où l’objet reposait quelques instants auparavant. Lorsque la boule d’angoisse quitta sa gorge, elle ne put crier.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Patrick Gibon · il y a
j'ai sué du début à la fin, le poil hérissé avant de me le faire raser! du grand art sobre!
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Marie-Noelle Parade · il y a
Euh, alors là, l'angoisse m'a accompagnée tout au long de votre texte, et la fin est vraiment effroyable. Vous m'avez vraiment baladée. Votre texte est concis et nous amène exactement là où vous voulez nous piéger. Bravo, j'adhère et je m'abonne, en ayant peur à l'avance de ce que vous allez bien pouvoir proposer.. Pouvez vous prendre un peu de votre temps (4 minutes) pour lire ma nouvelle intitulée "Photomaton" en compétition pour le grand prix Hiver 2019. J'aimerais bien qu'elle vous plaise.. https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/photomaton-3 A bientôt et au plaisir de vous lire.
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Eddy Riffard · il y a
Votre commentaire est d’autant plus appréciable que j’ai pu juger de l’excellence de votre style, et le terme n’est pas usurpé.
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DOUMA ESPERANCE · il y a
Félicitations
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Eddy Riffard · il y a
Merci pour votre retour enthousiaste.
Niveau ambiance, il s’agit peut-être de mon texte le plus abouti.

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DOUMA ESPERANCE · il y a
Vous m'en voyez ravie🙂
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Utilisateur désactivé · il y a
Une texte très bien écrit vif et captivant qui force à aller jusqu'à la fin car agréable à lire et plein de suspens j'aime bieeeen Et je serai très honoré si vous passiez me découvrir (dans la catégorie des nouvelles) la mienne écrit en vers et si cela vous plait, de voter ! Merci pour cette oeuvre
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Claudine Lehot · il y a
bonne finale
si vous voulez me soutenir :https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-decision-1

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Fred Panassac · il y a
L’art de l’infime détail tellement signifiant, de la description matérielle précise qui angoisse, et ce depuis le début du récit ! Je n’avais pas lu depuis longtemps ici thriller aussi bien écrit , coup de cœur, mes 5 voix Eddy !
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Eddy Riffard · il y a
Grand merci pour ces éloges d’autant plus précieux que je vous sais amatrice du genre.
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Fred Panassac · il y a
C’est vrai (et sélective car pour aimer il ne faut absolument pas que j’aie deviné la fin, or je devine souvent — mais pas ici :-)
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Hervé Mazoyer · il y a
J ai adore le suspens et l atmosphere qui font le sel de cette histoire. Fort bien ecrite au demeurant. La chute me laisse perplexe du moins je ne l ai pas comprise. Pourriez vous m eclairer ? En tout cas mes voix pour vous.
Je suis en lice pour le grand prix du moment.
Si vous le voulez vous pouvez venir lire mon texte et a la condition qu il vous plaise le soutenir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-vos-risques-et-perils
Tres cordialement.

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Eddy Riffard · il y a
Vous êtes dans le vrai, c’est bien son suspense et son atmosphère qui constituent l’intérêt du texte.
Quant à la fin... disons que le personnage avait raison de craindre le pire.
J’ai déjà lu votre récit, qui ne m’a pas déçu. J’avais même laissé un commentaire.

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Rafiki · il y a
Un suspense savamment manié du début à la fin, à tel point qu'on en vient à décortiquer chaque détail pour trouver des indices. Et on ne saura jamais ce qui se cache derrière ce rideau de douche. Bravo Eddy, voilà un texte réussi ! Je vote. Bonne chance à vous pour cette finale.
Si l'envie vous prend, une invitation à lire "Une nouvelle vie". Bonne journée

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