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Sur la lande

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Sully Holt

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Ça fait trois jours que je suis arrivé sur cette lande désertique. À chaque instant de la journée, le vent me souffle son haleine glacée au visage, le soleil me dessèche la peau. Le bruit des agrostides qui claquent et se frottent lascivement contre la bruyère me griffe les oreilles. Ce crissement commence à devenir insupportable. Il va falloir songer à changer d'air. Bon. Ce n’est pas comme si j'avais le choix, n’est-ce pas ?

 La pluie est tombée plusieurs fois déjà. De petits averses rapides et parfumées qui ont lavé mon visage de la poussière accumulée. J'aime ça quand les gouttes fraîches glissent sur mes paupières fermées. Entre mes lèvres entrouvertes, elles s'introduisent comme des petits animaux furtifs avant de s'évanouir.

 Au-dessus de moi, le ciel changeant se pare de milliers de couleurs. Les nuages dansent et se poursuivent pendant qu'en bas, sur terre, l'arête granitique se réchauffe lentement avant de redevenir glacée à l'approche du crépuscule.

 Hier, un chien m'a rejoint. J'ai acueilli sa truffe chaude et son amitié envahissante avec bonhomie. C'était agréable d'avoir de la compagnie. Je ne vois pas grand-monde, ici. L'endroit n'est pas très fréquenté. Les tourbières aux alentours n'abritent que des lézards ou des damiers, certes charmants mais pas très bavards. Mais l'animal est reparti peu après en emportant ma chaussure. Je ne lui en veut pas. Il voulait jouer et je n'ai pas eu la force de le repousser.

 Quelque chose me dit que ses propriétaires ne tarderont pas à revenir pour vérifier la provenance de cet objet. Après tout, il est plutôt rare de tomber sur une charentaise en pleine nature. J'imagine leur surprise. Leurs interrogations. Peut-être retrouveront-ils le chemin jusqu'ici. Peut-être le vent les portera-t-il jusqu'à moi. J'aimerais bien qu'ils me trouvent. J'en ai assez d'être seul ici. Je suis fatigué du vent, des ajoncs piquants, de la lumière trop vive.

 J'aurais préféré que ma femme et son amant me déposent dans l'une de ces tourbières au sol traître qui avalent et conservent tout ce qu'elles piègent. Plutôt qu'ici, dans la bruyère pourpre. À cette vitesse, mon cadavre va mettre des semaines à disparaître...

 Oh ! Je crois que ça y est... Ils approchent... Oui, je les entends, c'est bien eux. Quelle chance ! Je suis soulagé.

 Je vais enfin pouvoir quitter la lande...
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite, profonde et inquiétante ! Bravo ! Aimez-vous toujours “Sombraville” ?
Merci de renouveler vos voix ! Il ne nous reste que 1 jour pour voter. Bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Ginette Vijaya · il y a
La lande est propice à tous les mouvements de l'âme . Votre texte est plein d'une troublante profondeur ; on s'y enlise .
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Sully Holt · il y a
Merci Ginette ! Votre commentaire me fait tres plaisir. Je suis contente que l'ambiance vous ait plu.
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