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Sur des tapis roulants

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Nathalie

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Flottant sur des tapis d’argent rugueux et métalliques, je roule, roule cherchant ma route dans les sous-sols de la cité. Des troupes entières d’individus avancent en rang les yeux à terre se hâtant vers qui, pourquoi ? Des odeurs âpres me prennent à la gorge, la ville souterraine m’absorbe déjà dans ses tuyaux entremêlés, dans ses veines, dans ses battements intestinaux. Mes mains frôlent les rampes moites des escaliers, j’entre dans l’univers voûté et sombre du ventre de la capitale. Je me surprends alors à rêver de lumières, d’horizons sans limite, de nature... Les clichés défilent en fond d’écran mais la tête me tourne, je perds mes repères, la nausée me gagne. Les autres, indifférents, roulent, roulent encore et toujours, sur les tapis d’argent métalliques et rugueux. Mes jambes vacillantes tentent de s’ancrer sur ce sol sans cesse en mouvement. Destination Chatelet les Halles, le cœur, le carrefour, le rendez-vous. Emportée par la foule progressant comme une armée de soldats en déroute, je cherche une figure bienveillante, quelqu’un à qui m’adresser pour retrouver ma direction. Mais personne n’ose vraiment croiser mon regard. Je me décide finalement à interpeller une femme plus âgée. Pas de chance, cette dernière ne parle pas ma langue ! Je risque encore la rencontre avec un homme cravaté et costumé me paraissant rassurant et plus accessible. Il regarde ailleurs et immédiatement accélère ses pas sur les marches roulantes et rugueuses descendant encore et encore plus bas. Son comportement m’intrigue. Je l’observe se faufiler dans les rangs, doubler des passants, fuir comme un animal traqué. Depuis plus de dix années, me dis-je, que je n’ai pas mis les pieds à Paris mes réflexes ne sont plus les mêmes : j’erre dans ce décor de théâtre comme un indien dans la ville. Autour de moi, les gens tous vêtus d’un uniforme noir et gris se concentrent, imperturbables, sur les écrans de leurs téléphones mobiles. Arrêt sur image, le temps pourrait se suspendre là, sont-ils vivants ? Pas le choix, j’avance l’air de rien dans le trafic et passe vite mon ticket de transport dans la machine à tourniquet. Plus de temps à perdre, le souffle du RER parvient enfin jusqu’à moi, c’est le prochain arrêt. Proche des quais, je marque spontanément une pause, m’autorise une respiration. Un jeune homme me bouscule maladroitement sans s’excuser. Dans la foulée, j’en perds mon sac à main qui se renverse à terre. Quelques personnes distraites et pressées marchent dessus sans s’en apercevoir. Je rassemble rapidement mes affaires en vrac car maintenant je gène considérablement le passage et détourne la marche funèbre de ce flux humain... Je me retrouve alors comme sur une voie d’urgence d’autoroute comptant les quelques minutes de survie qu’il me reste avant de me faire faucher en plein vol. Me voici de nouveau sur la voie d’accélération empruntant les derniers tunnels. Peu à peu, les gens devant moi sans raison apparente ralentissent la course. Au dernier tournant, des hommes en uniformes occupent tout l’espace. Ils m’arrêtent brusquement : « contrôle des papiers » ! Je plonge immédiatement la main dans mon sac, remuant de façon compulsive tous mes objets personnels. Le crayon pour les yeux, le rouge à lèvre, mon carnet d’adresse, le portable, l’agenda, le carnet de note, ma brosse à dent, des clés, des lunettes... Mais pas de portefeuille ! Celui-ci avait bel et bien disparu dans la bataille. Me voilà embarquée sur le champ vers le poste de contrôle le plus proche, l’un de ces obscurs locaux éclairés à coup de néons trébuchants au fin fond des dessous parisiens. Après une vérification interminable, l’agent finit par me verbaliser signifiant l’absence de ticket de transport. Soudain des appels émis par des haut-parleurs retentissent au sein des bureaux. Autour de moi, j’observe les visages changer de profil. Les hommes s’affairent et me demandent fermement de rester là jusqu’à nouvel ordre. Comme un feu de poudre, un vent de panique semble gagner du terrain. Je cherche à comprendre, interpelle certains, pas de réponse ou toujours la même, « taisez-vous Madame, nous vous demandons de rester là et d’attendre ! » Sous terre, le cauchemar venait à peine de commencer. Une foule terrorisée se disperse à tous vents cherchant l’issue la plus proche, des personnes appellent au secours, crient, pleurent, des blessés et des corps inertes gisent à terre... Entre Chatelet les Halles et République, le cœur de Paris vient d’exploser. Un homme cravaté aux allures rassurantes s’est jeté corps et âme dans la rame emportant dans son manteau d’explosifs ceux qui se trouvaient là. Les corps mutilés et démembrés roulent, roulent, glissent sur les tapis d’argent métalliques et rugueux désormais recouverts par le sang des innocents. Ma vie, elle, n’a tenu qu’à une rame de RER, cet arrêt que je n’ai jamais pu atteindre ce jour-là. Hommage aux innocents, victimes du terrorisme dans les transports en commun et partout ailleurs dans le monde.

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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et réussie ! Je vous invite à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne soirée!
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Partner · il y a
Je suis un peu étonné du nombre de textes qui parlent d'attentats dans le RER. Un texte à l'image de nos préoccupations et de notre actualité.
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Arlo · il y a
Excellent récit fort bien réussi. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond de yeux " de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Marie-Hélène Martens · il y a
Effroi métallique, sanglant, contemporain. Je vote sans merci pour ce texte sans pitié.
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