Superstition

il y a
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" Je doute de tout, de moi-même le premier. Il est des journées où je me crois sans intelligence, où je me demande ce que je vaux pour avoir fait des rêves si orgueilleux. Je n'ai même pas  [+]

Chaque vendredi, Francine et Jeanne entretiennent les tombes de la famille après le travail. Têtes baissées, les fleurs attendent impatiemment leur visite et dès que le filet d’eau caresse les pétales, elles se redressent et forment de jolis soleils. Près des défunts parents, il y a une très jolie sépulture, c’est celle d’Alice et Marcelin, un couple parisien qui était venu s’installer dans le village. Lui, était boucher et elle...

Un peu plus au dessus, il y a le caveau d’Albert né le 31 mai 1900 à Saint-Venant dans le Pas-de-Calais. Albert, un grand malade, tellement malade qu’il a enterré toute sa famille, sa femme puis sa fille. A vrai dire, il n’était pas usé, il n’avait jamais travaillé et vivait de ses héritages. A-t-il seulement été heureux avec cet handicap qui lui gâchait la vie ? Tous les jours, il y avait des obstacles et il devait prendre mille précautions. Le premier obstacle a été le jour de sa naissance, il est né un 31, 13 à l’envers alors à tous ses anniversaires, il ne mettait pas un pied dehors et il était hors de question que Louisette lui mit des bougies sur son gâteau. Quand tombait un vendredi 13, il restait sous les couvertures prétextant des douleurs par ci par là. Un jour, il prit sur lui et tenta d’amener sa fille à l’école, ses yeux allaient dans tous les sens à la recherche d’un quelconque barrage qui puisse l’empêcher de passer. La petite était heureuse, elle lui avait pris la main et la balançait gaiement en sautillant. Ce fut un succès, pour une fois, il arriva à déposer Marie à la grille. Mais au retour, un chat noir traversa la route en le toisant un bref instant. Le père prit peur, sa respiration s’arrêta, ses mains se glacèrent, il fit demi-tour en courant et attendit la petite toute la journée devant l’école. En fin d’après-midi , quand il rentra chez lui, Louisette le poursuivit dans toute la maison avec un bâton en l’insultant de bon à rien, de raté, de fainéant. Albert avait l’habitude de ses sermons et courir un peu ne lui faisait pas de mal. La seule chose qu’il s’appliquait à faire était d’aider Marie à faire ses devoirs pour le lendemain. Mais un jour, sa distraction favorite lui fut proscrite. La maîtresse s’était plainte que son élève refusait de copier les lignes de treize et de citer ce chiffre parce qu’il était la cause de malheur et de malchance. Louisette, par peur qu’elle ressembla à son père, prit la relève et ôta cette idée dans la tête de sa fille. L’ennui le rongea, il cherchait une idée, quelque chose qui puisse égayer son esprit et lui faire oublier toutes ses superstitions. Alors un bruit vint distraire ses oreilles, un bruit de fanfare qui provenait de l’école municipale de musique à côté. Bien décidé à changer, malgré les reproches de Louisette, il s’y inscrivit et comme il avait appris à jouer du tambour dans sa jeunesse, il entra dans le groupe de l’harmonie rapidement. Ils étaient vingt-cinq musiciens en tout et c’est là qu’il rencontra Alice, la belle Alice. Une femme ravissante qui habitait au bout de la rue à la boucherie du coin et qu’il n’avait jamais eu le loisir de rencontrer, pourtant c’était elle qui faisait les livraisons de viande avec la camionnette. On peut dire qu’elle avait du coffre, elle avait beau se poudrer afin d’estomper ses rougeurs et mettre du rouge à lèvres plein sur la clarinette, elle était l’objet de convoitise de tous et elle fit oublier à Albert cette vieille flûte de Louisette. Tous les soirs, il raccompagnait Alice chez elle, il n’avait même plus peur de croiser un chat noir, «  La nuit, les chats sont tous noirs. », se disait-il pour se rassurer. Parfois, elle le faisait rentrer et ils parlaient de leur passion, des déplacements qu’ils allaient faire prochainement dans les communes avoisinantes, de la vie parisienne. Marcelin s’agaçait de cette sérénade si bien qu’il montrait des signes d’impatience et se présentait en pyjama, histoire de faire comprendre à cet homme qui commençait à prendre de mauvaises habitudes, qu’il fallait qu’il déguerpisse. Albert devint un autre homme et ne se rendit même pas compte de la mort de Louisette et Marie dans un accident d’autocar. Il retint juste la date, le 13 mars 1950. Veuf, pour ne pas dire neuf, il sortait et espérait toujours Alice mais malheureusement, il apprit bientôt que, suite à la réparation de la camionnette, son cœur en pinçait pour le garagiste Anatole, le joueur de grosse caisse. Désespéré, il alla progressivement vers la vieillesse en se consolant avec la musique et des magazines parfois un peu osés. De temps en temps, il lui arrivait encore de prendre le bus pour aller à Saint-Venant et le dimanche tard le soir, il allait porter des fleurs sur le caveau de Louisette et Marie, toujours en prenant soin de les compter afin qu’il n’y en ait pas treize.

Francine et Jeanne ne connaissent pas l’histoire d’Albert, elle est enfouie avec lui dans son cercueil, elles ne savent pas non plus qu’Alice était une femme qui a fait battre le cœur des musiciens de l’harmonie municipale, que Marcelin était un homme trompé, que Louisette avait le béguin pour Anatole, que Marie adorait son père et qu’elle voulait lui ressembler. La seule chose dont elles sont les témoins, c’est de voir le caveau d’Albert se fendre sans une fleur.
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Elisabeth Mondoloni · il y a
C est un beau texte, qui donne à réfléchir, sur le sens de la Vie, le sens que chacun peut donner à la sienne, s il en a la volonté et le courage. Car après, il est définitivement trop tard... Albert n a pas de fleurs sur sa tombe, selon moi, sans doute, car, il n a pas su réellement Aimer, il a gaspillé sa vie, entre guillemets, en de stupides peurs superstitieuses, et de médiocres amourettes du coin de la rue... Beau texte...
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Françoise Desvigne · il y a
Merci Elisabeth pour votre commentaire ! Vous avez bien cerné Albert :-)

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