Suomalainen sauna

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Morgane pressa le bouton « Entrée ».
En moins d’une demi-seconde, son texte quitta sa petite fenêtre de dialogue bien à l’abri des regards pour apparaître dans le fil de leur conversation Facebook, se parant d’un bleu qui ne signifiait qu’une chose : ces lignes qu’elle avait passé des heures à écrire, Aileen les liraient bientôt.
C’était un long message.
Sincère.
Intense.
Du genre de ceux qui auraient mérités une lettre, ou même une bouteille pour l’abriter que Morgane aurait jetée à la mer. Quoique, réalisant à présent le poids de ses confidences, Morgane commençait à penser que c’était elle qui venait de se jeter à la mer ! Et elle se mit à maudire ce curseur clignotant et ce « Écrivez votre message » qui l’avaient encouragée à s’épancher. Parler à Aileen de ses troubles psychologiques ? Lui dire que, si elle s’était mise à vomir quand elles avaient essayé de faire l’amour pour la première fois, ce n’était pas sa faute mais celle de la fille qui l’avait forcée dans une autre vie ? Que, si elle la voulait vraiment, elle allait devoir être patiente avec elle ? Qu’elle l’aimait...
Morgane soupira.
C’était bien pour cette raison qu’elle ne pouvait plus lui cacher la vérité. Si elle voulait construire quelque chose avec elle, il fallait bien le lui dire tôt ou tard. Et si ces révélations la mettaient en fuite... et bien, comme disait sa psy, c’était que Morgane méritait mieux. Une démone comme une autre qu’elle aurait à nouveau conjurée. Mais pas question pour Morgane de rester pendue à Facebook pour attendre le résultat de cette incantation. Elle le savait d’expérience, cela pouvait prendre des heures. Il valait mieux aller faire un tour. Quand elle reviendrait, peut-être qu’une réponse d’Aileen l’attendrait. Et peut-être qu’elle aurait le courage de la lire...
Elle s’étira et réalisa soudain que, du premier mot généré par son clavier à l’envoi du message final, son dos était resté raide comme une planche de bois. Tout comme sa volonté, il n’avait pas ployé. Il était temps de les relaxer tous les deux, et elle savait comment !

Après avoir attrapé savon et serviette et enfilé plus de vêtements qu’elle n’en pouvait porter, elle sortit dans l’obscurité enneigée. Grelottant malgré son arsenal de laine, elle se demanda pourquoi elle avait choisi la Finlande pour son semestre d’Erasmus. Un pays où il fait moins dix degrés et une nuit noire à dix-sept heures dès mi-octobre ! Riche idée Morgane ! Fort heureusement pour la frileuse qu’elle était, ce pays savait combler ses envies de chaleur. Et c’est en tapant du pied pour enlever la neige de ses bottes qu’elle pénétra dans le sauna.

Elle avait été ébahie quand on lui avait dit que sa résidence mettait un sauna à la disposition de ses locataires. Ce qui n’était pas si extraordinaire que ça car chaque maison ou appartement en était équipé dans ce pays où une habitation était jugée incomplète sans sauna. Mais le fait que celui-ci ne se trouve pas directement dans son studio ne l’empêchait pas de s’y sentir comme chez elle, d’autant plus qu’il était toujours désert à cette heure-ci quand elle s’y rendait avec Valentine. Sûre de ne pas être dérangée, Morgane commença donc à semer ses montagnes de vêtements tout en se demandant si elle n’aurait pas dû inciter Valentine à lâcher son manuel de finance pour la rejoindre. Mais quand elle se glissa sous la douche, sentant son corps non corseté par un maillot de bain se relaxer au contact de l’eau, elle sut qu’elle avait bien fait de s’y rendre seule. Elle avait besoin de libérer son corps et son esprit et la présence de Valentine, aussi réconfortante soit-elle, l’en aurait empêchée. Elle aurait été tentée de se couvrir pour lui épargner sa nudité et de lui dévoiler ses mésaventures avec Aileen, alors que c’était précisément l’inverse dont elle avait besoin.

Ce fut quand elle poussa la porte en verre du sauna qu’elle remarqua enfin à quel point il faisait froid. Elle n’y avait pas prêté grande attention quand elle se déshabillait ou qu’elle se savonnait, car les vestiaires étaient particulièrement mal isolés et qu'elle et Valentine y frissonnaient souvent en sortant de la douche. Mais c’était une chair de poule inédite qui se répandait sur ses bras quand elle déposa sa serviette sur le banc et qu’elle s’y assit.
Elle ne s’en formalisa pas pour autant.
Elle devait être la première de la journée à utiliser le sauna, et un sentiment de bien-être l’envahit en songeant qu’elle avait cet endroit tout frais et propre pour son seul plaisir. C’était presque comme se coucher dans des draps fraîchement lavés et les humer à pleins poumons ! Mais ses fantasmes olfactifs moururent aussi vite qu’ils étaient nés quand elle versa une louche d’eau froide sur les pierres volcaniques. Une vague de chaleur lui monta bien au visage, mais chargée d’une odeur aigre qui n’était pas prévue au programme. Morgane plissa le nez, incommodée mais surtout surprise par cette exhalaison qui la dégoûtait comme une mauvaise haleine et lui arrachait un nouveau frisson.
Il y avait quelque chose d’anormal.
Elle le sentait.
Et pas seulement avec ses narines !
Elle essayait bien de faire disparaître la chair de poule qui couvrait désormais tout son corps en arrosant copieusement les pierres, mais, si sa peau suait de plus en plus dans cette atmosphère devenue brûlante, elle ne pouvait s’empêcher de frissonner. Elle se recroquevilla sur elle-même, repliant ses jambes contre son buste. Et pas seulement parce que son corps peinait à se réchauffer.
Elle se sentait observée.
C’était insensé, car elle n’avait vu personne. Il n’y avait pas âme qui vive pour scruter sa nudité. Le banc face à elle était vide.
Et pourtant, elle commençait à y discerner des tâches humides, comme celles que laissait Valentine quand elle quittait un instant la cabine pour aller prendre une douche froide.
Oh ! Morgane aurait bien pu feindre de les ignorer ! Du moins si elles n'étaient pas devenues de plus en plus nettes à mesure que la puanteur s’intensifiait. Elle agressait tant le nez sensible de Morgane que cette dernière se leva et sortit de la cabine pour prendre une bouffée d’air. Elle ne pouvait pas rester avec une odeur pareille... il fallait faire quelque chose !

Elle se dirigea vers son sac et se mit à farfouiller. Ce devait être des étudiants qui avaient versé leur bière sur les pierres ! Elle ne voyait que ça ! Si seulement elle pouvait mettre la main sur ses huiles essentielles, elle...

« -La porte ! »

Morgane sentit ses poils se hérisser.

« -Valentine ? C’est... c’est toi ? »

Valentine avait pour habitude de réprimander quiconque laissait la porte du sauna ouverte car elle détestait les courants d’air ainsi créés. Mais, en son for intérieur, Morgane savait que ce n’était pas Valentine. Non parce que Valentine était dans sa chambre en train d’étudier. Mais parce que la voix qui venait de grogner n’avait rien d’humain.

Rien de vivant.

Tout comme la main.
Cette main aux longs doigts noirs.
Cette main vaporeuse qu’elle aperçut à travers la fenêtre du sauna.
Cette main qui saisit la poignée et claqua la porte si brutalement que le verre se fissura.

Le bruit fut si fort. Une véritable détonation qui résonna sur les murs carrelés des douches mais surtout dans tous les fibres de l’être de Morgane qui détala. Pas le temps pour ses affaires. Pas le temps d’avoir froid quand elle se jeta dehors dans la neige ! Tout ce qui importait, c’était échapper à cette main ! Rejoindre son studio ! Loin des doigts griffus ! Loin des doigts infernaux qu’elle sentit soudain se refermer sur son bras...

« -Morgane ? ça va ? »

Aileen.
C’étaient les doigts fins d’Aileen qui l’avait interceptée, nue, fumante et folle. Elle aurait bien voulu lui répondre quand elle passa son manteau sur ses épaules. Mais elle ne pouvait enlever cette main de son esprit.

Et, comme la dernière fois qu’elle s’était retrouvée nue en sa compagnie, elle se mit à vomir.
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