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Suite 911

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Jeanne Mazabraud

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91

Un carnage. Dans les ruelles empoussiérées du bidonville tous tiraient à l’aveugle : l’armée, les hommes des gangs... La rafle sensée ramener « l’ordre et la paix » dans ce coin maudit de l’île caraïbe tournait à l’enfer. Les trafiquants, si longtemps protégés par la corruption organisée, déchaînaient leurs troupes et, en face, les militaires, prenaient pour cible tout ce qui bougeait.

La mère d’Iris et ses frères, imprudemment sortis sur le seuil de leur bicoque, avaient été fauchés parmi les premiers. L’adolescente, restée en arrière, les avait vus tomber. Terrorisée, elle s’était jetée sur le sol et avait réussi à ramper vers l’arrière... où l’attendaient les grosses rangers d’un inconnu.

Tétanisée, Iris sent l’arme froide et dure sur son crâne. C’est la fin. Dans son cœur de quinze ans elle se résigne, prête à la mort. À Paradise Garden la loi du plus fort a toujours été la règle. On se soumet.

Et pourtant... Miraculeusement, l’homme aux rangers détourne son arme, prend la main de l’adolescente et l’entraîne rapidement dans les venelles du bidonville : « tais-toi, viens, on va te sortir de là. Tu es trop belle pour mourir ici ». Il n’y a pas d’autre choix. Iris court à perdre haleine derrière l’homme aux grands pieds, dont elle ignore tout, à commencer par savoir dans quel « camp » le ranger dans l’effroyable bataille qui fait rage.

Après des détours infinis ils arrivent au port. L’inconnu la jette sans un au revoir dans les mains d’un marin, sorti de nulle part, qui lui fait prendre le large, clandestine dans un conteneur.

On étouffait. Un étroit espace aménagé entre les caisses de marchandises permettait tout juste de se tenir assise, jambes collées à la poitrine. Soif, faim, sommeil, impossible d’uriner. Iris n’en revenait toujours pas d’avoir survécu à la traversée mouvementée qui l’avait conduite de son Ile aux quais de New York.

Elles étaient trois sur ce bateau : Iris, Clare et Lucy. L’Immigration les avait cueillies au déchargement, grelottantes dans leurs jupettes tropicales, affamées, assoiffées, terrorisées.

Le deuxième miracle prit les traits d’un grand Black. Il passait, « par hasard », sur les quais, s’était avancé : « ce sont mes filles », avait-il déclaré avec aplomb aux agents de l’Immigration, les serrant théâtralement dans ses bras. Il sentait un peu la ganja. Il avait l’air familier d’un homme des Iles. Les flics ayant feint de croire son grossier mensonge, Iris et ses compagnes l’avaient suivi sans protester, ahuries de fatigue, perdues dans un univers froid, immense, hostile dont elles ignoraient tout. « Je m’appelle George, mais pour l’instant appelez-moi Daddy puisqu’officiellement je suis votre papa » avait déclaré leur sauveur dans un rire.

Tout le monde s’était entassé dans un vieux Cruiser. En route pour Jamaica Avenue ! George avait distribué des parts de pizza ainsi que de délicieuses gorgées d’Ice Tea.

George régnait sur une dizaine de blocs de Jamaica Avenue, son repaire. Très vite Iris avait découvert que les méthodes de George ne différaient guère de celles de l’Ile : trafics, intimidation... D’ailleurs George appelait de mystérieux correspondants dans l’Ile. Il se rendait régulièrement sur les quais. Sa présence à l’arrivée des trois adolescentes était-elle seulement due au hasard ?

Iris ne voyait plus Clare et Lucy. Elles avaient été séparées dès leur arrivée et placées dans des « familles d’accueil ». « Ta nouvelle maman » avait dit George en désignant l’imposante Deby, qui avait illico pris Iris en main. « Tu es une belle plante. Tu trouveras facilement l’amour », avait-elle décrété après une rapide inspection. Grande, la peau veloutée, les hanches, les fesses rondes, la poitrine déjà bien développée, Iris faisait beaucoup plus que ses quinze ans.

Les premières semaines avaient été empreintes d’une certaine douceur. Deby ne manquait ni de jugeote ni d’expérience. Elle avait lu dans le regard de l’adolescente le désarroi qui l’habitait : en quelques heures Iris avait tout perdu : sa famille, assassinée sous ses yeux, la lumière de son Ile, son enfance.

La matrone s’employa à mettre Iris en confiance. Le logement pas plus que la nourriture ou les vêtements n’avaient rien de luxueux au regard des standards américains, mais comparé à Paradise Gardens c’était...l’Amérique.

Vient le moment des choses sérieuses. Ce jour-là George est passé prendre un café. « Alors Iris, on s’habitue à sa nouvelle vie ? » Deby ne lui laisse pas le temps de répondre : « Le problème, George, c’est l’argent. Ça coûte cher une jeune fille de dix-huit ans ». « Mais je n’ai que quinze ans », proteste Iris. « Non, dix-huit», assène George sèchement en lui tendant un passeport américain tout neuf au nom d’Iris Smith. « Et tu commences à bosser demain » annonce-t-il à la jeune fille sidérée qui n’ose pas poser plus de questions ; cette suite de miracles et de hasards – l’apparition de l’homme aux rangers dans le bidonville, celle de « Daddy » George au bout du quai de l’Hudson - est bizarre, mais, une fois encore, elle se soumet. Elle veut y croire.

Le lendemain tout va très vite : le métro jusqu’au luxueux hôtel de West Side, à Manhattan, sous l’escorte de George ; l’accueil par Franck, le concierge, lui aussi originaire de l’Ile ; le passage par le vestiaire. Iris reçoit une blouse à rayures bleues et blanches, décolletée sur un petit col blanc, avec une fermeture éclair sur le devant, et un petit tablier à festons. Franck lui remet la liste des chambres – on les appelle des suites- où elle devra « intervenir ». Avant de quitter Jamaica Avenue Deby l’a maquillée. Elle se trouve belle. Elle se sent sûre d’elle. Elle est Iris Smith, une Américaine de dix-huit ans. Elle a un job. La vie devant elle.

La suite 911 clignote au tableau. Sous le regard impassible de George, Franck pousse Iris dans l’ascenseur : « Go, girl ! C’est pour toi. Ton premier, vas-y... »

La porte de l’ascenseur à peine refermée Franck se laisse aller : « Bon choix. C’est la plus racée du cheptel », glousse-t-il.

Là-haut, dans la suite 911, le client jaillit, peignoir baillant, de la salle de bains. D’une main il bâillonne la détresse d’Iris, de l’autre.../ .

PRIX

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Zouzou · il y a
De l'amour qui sort de l'ordinaire ! Mes voix
En lice aussi avec ' Les liaisons miraculeuses ' si vous aimez...

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JACB · il y a
C'était dans l'air cette issue, filtrant dans les lignes fort bien écrites de votre histoire, réaliste, dépaysante, dramatique. *****
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme# en finale de la DDHU.
Merci Jeanne et bonne chance.

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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci !
J’ai déjà voté pour vous..

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DOUMA ESPERANCE · il y a
Beaucoup d'émotions..
Beaucoup de douleurs
Mes voix d'encouragement
Bonne continuation
Je vous invite humblement à venir découvrir Par-dessus tout dans la catégorie Jeunes écritures, si votre temps vous le permet.

Ça me ferait plaisir.
D'avance merci

https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/par-dessus-tout-1

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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci je vais vous lire avec curiosité et bienveillance
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Keith Simmonds · il y a
Un récit un peu glaçant, Jeanne ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Justice for All” et “Le Vortex” qui sont en compétition. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/justice-for-all
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

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François Duvernois · il y a
Un certain Strauss-Kahn ? Glaçant ! Votre écriture nous plonge dans ce monde terrible.
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Firmin Kouadio · il y a
Mes +3 en toute modestie. Et surtout, bravo! Bonne chance à vous.
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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci 🙏
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Amelia Pacifico · il y a
Une thématique similaire à la mienne, qui traite d'un thème tout aussi douloureux... très bien mené, bravo
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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte qui traduit bien la montée de l'horreur. D'une certaine façon, c'est encore pire car la jeune fille est trop secouée pour se rendre pas compte de ce qui l'attend.
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Irkomtheseb · il y a
J'aime l'idée de la force de l'image pour finir votre texte ... poser sa main c'est "bâillonner" la détresse dans une agression sexuelle
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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci. Oui c’est cela
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Joëlle Brethes · il y a
Brrrrr ! Les apparitions peuvent être maléfiques :( :( :( Pauvres gosses !
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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci de ta fidélité Joëlle
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