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Sublimation

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Ceiklam

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- C’est fini.

Pourtant, ses iris me fixent. Assez longtemps, infiniment, pour que je puisse les découvrir une nouvelle fois, pour que je puisse me perdre dans cette concentration parfaite de mélanine, dans ce vert énigmatique que je connais sur le bout des doigts. Des doigts qui me quittent, qui effleurent mon épiderme à la recherche du vide. Vide par le silence, par nos deux corps immobiles qui s’imposent dans l’espace et qui ne se permettent que des gestes furtifs tels que l’imperceptible gonflement de la poitrine ou le lent frottement de phalanges dans la paume d’une main qu’elles tentent de fuir.

Je ne fais rien, je suis le spectateur passif. Je réceptionne les sensations avant de les entreposer pour en accueillir d’autres, toujours plus lourdes, toujours plus difficiles à manipuler, à ranger, à superposer, à entasser.

Ainsi immobile, mes yeux soudés aux siens, je peux me voir. La fine couche de liquide lacrymal qui envahit sa cornée permet la création d’un reflet, une pâle copie de moi-même, stagnant, aqueux, imparfait. En dessous de ce reflet, un bourrelet d’eau et de sel qui s’apprête à déborder et qui déborde et déverse une goutte qui trace un sillon humide en ligne droite sur sa joue que les poils fins qui habitent son visage parsèment.

Ses pleurs sont pour mon immobilité, marqueur de mon impuissance. Ses pleurs attestent aussi de son pouvoir imminent, de sa supériorité en cet instant. Nous savons tous deux très bien ce qui se passera ensuite, même si le déroulement nous est inconnu. Nous vivons en connaissance de ce qui nous attend.

J’ai été emmené au petit matin près de ce lac par des mots distants et des regards fuyants. J’ai été guidé jusqu’ici par le silence du corps qui m’accompagnait, le long des sentiers de terre boueuse, d’arbrisseaux nus et morbides d’où décollaient des oiseaux d’hiver qui tranchaient l’air de leur envol bruyant et lugubre, laissant seule la cime tronquée des arbres âgés.

Ses yeux se ferment. Me voici à présent devant des paupières closes et des cils gonflés, conglomérés, inondés. L’air s’engouffre dans ses narines, rempli ses poumons et au bout de quelques longues secondes atteint son acmé, le thorax gonflé. Ses mains sont à nouveau figées. A la lisière de mon champ visuel je perçois ses épaules monter lentement, le bruit de son inspiration tourbillonnant avec douceur dans ma cochlée.

Et le temps continue, aucune pause, c’est la fatalité qui pousse l’aiguille. Les yeux toujours fermés, l’air s’expulse tout aussi lentement, sa main se meut au même moment. Ses épaules continuent de s’affaisser, et l’air de s’échapper jusqu'à ce qu'ils atteignent leur nadir. Dès lors, sa peau me quitte, ses doigts glissent une ultime fois. Le contact est rompu.

Ma respiration est arrêtée, je lui lègue mon oxygène sans une parole de plus. C’est donc ça, le début du processus ?

Je suis froid, gelé. Mon regard toujours ancré sur les paupières qui se trouvent en face de moi, je ne peux me voir mais je le sais, mes lèvres sont bleues, les extrémités de mes doigts, rouges. Ses pieds entament une marche arrière, les paupières toujours closes. Et je regarde partir alors que je me congèle. Un glaçon ? C’est cela, une structure solide, glacée dont les atomes sont agencés de manière optimale, bien rangés, superposés dont le sort tombera entre les mains du soleil, me liquéfiant sous ses rayons doux d’hiver.

Au vingt-sixième siècle il n’y a pas de place pour l’inutilité. A seize ans les adolescents sont appelés au Centre de régulation. Régulation, parce que la limite d’EVE, espace vital essentiel, a été atteinte. Trop d’humains, pas assez de territoire. Ainsi la médecine génétique a mis au point un système neuronal qui permet une désintégration totale du corps, à quelle condition ? D’être inutile à la pérennisation de l’espèce humaine à court terme. A ce stade la statistique remplace la médecine. Selon les statisticiens, un humain célibataire, à partir de 16 ans, est considéré comme inutile puisque ses chances de procréer sont plus faibles et mettent en danger l’avenir du genre homo. Ainsi désintégrer les individus diminue le taux de croissance et ceux qui restent suffisent à stabiliser le niveau atteint. Un parfait équilibre.

Nous le savons, tous. Nous vivons avec cette idée et nous nous accrochons à l’amour, aux sentiments. Mais le système est fort. Au Centre de régulation, les adolescents se voient injecter un liquide que personne ne connaît, hormis les spécialistes. Il s’agit, en vérité, de nano-robots qui se fixent sur les tissus organiques et certains synapses – ceux activés lors d’un sentiment amoureux ou d’une activité charnelle passionnée. Ces corps étrangers analysent ainsi les émotions ressenties. Un autre, au contraire, est fixé sur le synapse sollicité lors d’une profonde douleur sentimentale. Lorsque le faible courant électrique circule dans ce synapse, il est capté par ce nano-robot qui émet, à son tour, un signal électrique à une fréquence particulière. Ce courant va agir sur les agents robotiques présents à tous les niveaux du corps. Selon l’individu cette fréquence varie, ce qui provoque une extinction personnalisée, adaptée.

Je ne sens rien. La vague glacée entre dans les terres de mon corps, débarque sur mes lèvres et les extrémités, voilà qu'elle part maintenant en campagne sur mon torse, mes joues. L’humeur aqueuse de mes yeux se cristallise et le corps, qui maintenant s’est retourné, s’est éloigné, devient pixelisé et fragmenté. Ma conscience est enfermée dans cette boîte froide et fragile qu'est mon enveloppe physique. Je me retrouve seul avec moi-même pour un très court instant, dernière chance pour me projeter.

Dans cette prison de chair congelée un effet étrange se produit : le cytoplasme de mes cellules chauffe, boue. Les tissus de mes muscles fondent, deviennent élastiques puis liquides. Mes os se fissurent, des micro-craquelures et des tâches noires apparaissent suite à l’agrégat d’atomes de carbone : de la suie. Je boue et me calcine sous l’effet d’une étrange chaleur.

L’hiver est froid, cette année. Un record depuis des décennies. La neige est persistante. Le gèle est permanent. Sans même pouvoir la regarder je sais que de la fumée émane de moi. La chaleur inhabituelle de mon corps provoque une réaction avec la saison froide. Je suis sublimé dans mes derniers instants, la légèreté me gagne au fur et à mesure que les secondes défilent.

La dernière version du processus a été fortement décriée. Jusqu’alors les particules robotiques laissaient quelques millisecondes avant la désintégration, ce qui permettait au mourant de percevoir le sentiment d’une « peine de cœur » ou encore celui de la mort imminente. Il y eut un débat dans toutes les sphères. Pouvait-on permettre à l’individu de sentir une dernière fois quelque chose ? Ne serait-ce que la douleur ? Les parlementaires ont tranché, désormais la République ne ferait plus subir ces sensations « dégradantes, qui rappellent la soumission de l’homme à la machine ». Dès lors, l’individu qui sera jugé inutile ne percevra plus aucune sensation, ni aucun sentiment et ce, de manière instantanée.

Je n’ai donc pas eu le temps de prendre en considération une quelconque sensation de froid, de chaleur, de frissons. En revanche, ils se sont trompés et je ressens toujours ; le vide est ma dernière perception mentale. Le vrai vide, immense, étroit où tout est voué à s’éteindre et s’amuïr.

Si j’étais encore conscient, je me décrirais comme ceci, par l’effet d’une sorte d’intuition : avec cette la chaleur aussi élevée, les molécules d’eau se condensèrent, jusqu'à faire apparaître des gouttes qui restèrent piégées dans l’air. Au bord du lac, me voici, ayant dépéri, étant abandonné après soixante-six années d’existence. Le corps disparut, le soleil se leva mais j’empêchai tout de même la course de ses rayons. Il ne subsista de moi qu'un amas de gouttelettes en suspension dans l’air, masquant d’une manière plus ou moins opaque, le ciel, la surface du sol et des eaux : une brume.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Pascal Depresle · il y a
Un bon texte, mes voix de soutien. Peut-être aimerez vous "L'héroïne", "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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