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La nouvelle tant attendue est arrivée : ça y est, il l'a, son studio ! Sa candidature a été acceptée ! La nouvelle fait vite le tour des proches par le biais des écrans et claviers satellisés. Chacun a sa façon d'exprimer sa joie : cris, moult points d'exclamation des sms, emoji rigolards, flûtes remplies de jus de raisin fermenté.....
Nous prenons rapidement rendez-vous pour finaliser les derniers points administratifs, graver cette décision dans la cellulose en y apposant tampons et grigri attestant de nos accords, et prendre possession des lieux.
Nous retrouvons donc le hall d'accueil avec ses plantes vertes cultivées dans le pétrole de Taïwan. Mur couvert de boites aux lettres aux noms inconnus, là où, bientôt, il aura la sienne. L'ascenseur débouche sur des couloirs sans fin et leurs multiples portes nommées aux patronymes de leurs occupants. Des résidents y ont accroché une mini peluche, une décoration, apportant un peu de couleur et de fantaisie à la normalité terne.
Nous arrivons au studio 303 : porte, remise du courant avec le disjoncteur à l'entrée. Une pièce sobre, propre, teintes pastels des murs, lino au sol. Odeur étrangère à laquelle il va falloir s'habituer. Le tour des 19 m² est vite fait, le décompte des assiettes, verres, de l'état des murs et du sol également.
Belle porte fenêtre avec un mini balcon donnant sur un magnifique arbre qu'il aura vite fait de nommer : un érable.
Les informations pratiques se succèdent : où, comment, la sécurité, le badge d'entrée, les horaires de fermeture-ouverture des portes, les règles des espaces collectifs, de vie commune, etc.... Toutes ces données à emmagasiner alors que nous sommes encore dans la joie de cette information : « ça y est, une nouvelle vie commence ! » Nos cerveaux sont dans le même état que l'assiette d'un réfugié devant un buffet de desserts à volonté : ça déborde !

Le chemin avait été long pour en arriver là : réflexion sur le « où », le « comment », le calcul des budgets, l'analyse des points positifs et négatifs, puis l'ordre de priorité entre les différentes possibilités. Dossiers à constituer avec tout un tas de questions, des avis, des documents attestant de la véracité des avis...... Dépôt de candidatures, refus et seconde étape pour certaines structures. Puis était arrivé le premier rendez-vous : sourires et serrage de mains. Après un test qu'il avait fait seul, nous avions participé à un entretien et essuyé les tirs des questions de quatre personnes, toutes hautement qualifiées et gradées. Fréquentes inquisitions et immiscions dans nos vies privées... Pas d'autre solution que de les mettre dans nos poches avec nos mouchoirs par dessus !
« oui, c'est un choix réfléchi »
« oui, il est d'accord, ce n'est pas nous qui le forçons »
« oui, il ne posera pas de problème, il se tiendra bien... »
Re-sourires et re-serrage de mains, promesse de décision rapide.....
Puis l'attente, la notion de rapidité étant aussi extensible qu'une grève des chemineaux !
Enfin la réponse... ou plutôt l'absence de réponse :
« nous ne sommes pas très favorables »,
« on a des craintes »,
«le test n'est pas terrible »
« c'est pour son bien »,......
J'avais du passer pas mal de temps au téléphone pour contextualiser la situation, rappeler les événements, et solliciter un re-passage. Nous avions pu décrocher un second rendez-vous, que nous avions préparé comme un concours à Sciences Po : tests, confiance en sois....
Puis le jour re-J était arrivé : Re-re-serrage de mains, re-re-sourirs, re-questions du jury. Séquence confidence durant laquelle je m'étais retrouvée prise à part pour me proposer une solution intermédiaire : une période de test.
Et enfin la décision de la commission qui avait fini par valider cette proposition de test....
Que d'énergie mise à cette démarche, à l'heure où les spots publicitaires nous recommandent de l'économiser !

Au 303, la transmission des informations s'achève avec la remise des clés du studio. Pendant ce temps, la tribu est en train de charger la voiture avec les cartons, sacs, contenant ses affaires.
« Qu'est ce que je prends », « de quoi j'aurais besoin ? »
Dans la résidence, le hall d'entrée, l’ascenseur et le couloir s'éveillent des joyeuses interpellations et de la bonne humeur de la tribu venue remplir les 19 m² de tout ce qui en fera un lieu de vie agréable : les indispensables, les utiles, les inutiles qu'on aime bien, les super-flux et la nécessaire connectabilité.
Les meubles s'agitent et bougent en tout sens et les sacs se vident. Une fois les mangeables dans la kitchinette, les toilettables dans la salle de bain, les vêtementables dans le placard, les électrifiables dûment branchés, il est temps pour nous de partir. Après les dernières recommandations parfaitement inutiles se rajoutant aux dix milles autres de la journée, nous prenons congés, en le laissant seul au 303.

La porte du studio se ferme en même temps qu'une page se tourne :
« comment va-t-il s'adapter à cette nouvelle vie ? »
« Va-t-il aller vers les autres résidents ? »
« Saura-t-il faire face à un souci de santé ? »
Ces questions se forment dans mon cerveau, se tapent sur les bords, rebondissent vers un coin, comme le ferait la super balle vulcanisée de Stingley dans le tambour d'une machine à laver.

L’ascenseur nous ramène dans le hall d'entrée. Des résidents sont là. Les journaux de la journée sont tout chiffonnés d'avoir été lus et relus. Jean et André affûtent leurs arguments politiques du Pour et du Contre. Renée a réuni quelques voisines et elles se déchirent dans une partie acharnée de Scrablomino. Un petit groupe échange sur la qualité du nouveau fournisseur des repas. Dans la salle d'activité, Josette somnole devant la télé allumée. Partie faire ses courses en ville, Marie, les joues rosies de la fraîcheur automnale, en revient : une baguette croustillante et petits gâteaux sont posés dans le panier de son déambulateur.

L'érable à des feuilles magnifiques que l'automne ensoleille.
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Lammari Hafida · il y a
Une plume originale , j'ai bien aimé la chute Je vous invite à lire mes poèmes en finale < Feuille d'automne > et < Dans les songes >
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Anne Marie Charlotte · il y a
merci, j'irai lire !
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Bruno Perera · il y a
J'ai aimé. Pendant toute la durée j'ai pensé que le pensionnaire était adolescent. Étrange comme on projette sur le texte d'une autre.
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Anne Marie Charlotte · il y a
Niark niark niark (= rire et grincement pervers)! Ravie de voir que tu es tombé dans le piège ! comme toi avec tes moustiques ! certains âges ont des similitudes que je n'avais pas imaginé ! j'attends que mon père fasse une teuf avec ses voisins(es) !
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Noèm · il y a
Et le prochain texte sur le 317, l'évolution du studio à l'appartement ? :)
Il est génial ton texte mamounette ! <3

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Anne Marie Charlotte · il y a
merci ma grande ! il "marche mieux" avec ceux qui ne connaissent pas !
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Utilisateur désactivé · il y a
bien apprécié cette manière d'écrire, de dire sans dire vraiment. Le sensible affleure habilement sous des notes d'humour léger. La dernière phrase est une chute parfaite. C'est un texte qui mérite d'être bien lu (et relu)
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Anne Marie Charlotte · il y a
merci !
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