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Stop hanger ou stop anger

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Mine

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"Inutile d'afficher ton air de martyre. C'est tout de même un comble ! J'économise toute l'année pour pouvoir nous payer un séjour de rêve dans une station balnéaire à la mode et toi, tu trouves le moyen de tirer une gueule de six pieds de long".
Elle colle son nez un peu plus près de la vitre. À cette distance, les paysages qui défilent deviennent psychédéliques. Elle peut même souffler une légère buée qui ajoute un effet impressionniste du tableau. Elle a toujours apprécié ces voiles qui couvrent la réalité, comme pour la rendre plus insaisissable. Elle voudrait être comme ce ballast qui s'étire dans l'espace pour s'y fondre, s'y perdre.
L'épaule de son compagnon vient chercher la sienne qui s'est retirée et blottie dans ce renfoncement. Il a sorti l'objet transitionnel, celui qui lui permet de se transporter virtuellement, d'imposer le monde extérieur dans le calfeutrement du compartiment. Son Iphone devient le lien avec le monde extérieur. Il a sa caution entre les mains. Il veut lui prouver l'excellence de ses choix, la convaincre que leur couple est idéal car il correspond bien à tous les standards.
"Regarde un peu, c'est un hôtel 3 étoiles. Il est carrément noté 9,3 sur 10 sur Booking. C'est vraiment le must. J'ai sélectionné plus de 20 hôtels avant de dénicher celui-là. Regarde un peu la vue depuis la chambre."
Elle sait parfaitement que c'est son CE qui a proposé une liste d'hôtels ; des chaînes hôtelières dans lesquelles les employés bénéficient de tarifs préférentiels. Elle sait que comme d'habitude, ils vont y retrouver d'autres collègues. Rencontres fortuites en apparence. Elle sait que le séjour soi-disant en amoureux va se transformer en salle de réunion, agrémentée de grandes accolades, d'œillades complices et d'anecdotes incompréhensibles aux non initiés lorsqu'elles ne sont pas salaces.
"le long liseré de luzerne, le long liseré de luzerne." C'est la verdure qui s'étend sur la vitre. Son esprit répète ce mantra pour échapper aux images, des souvenirs frustrants qui l'assaillent. Pourtant ceux-ci émergent, fulgurances d'amertume. Elle a surpris la main qui s'attarde sur le genou de Mélanie, une rousse voluptueuse et particulièrement peu farouche. Elle perçoit encore les stridences de son rire mécanique, si haut perché qu'elle se demandait comment cette fille parvenait à ne pas sortir de ses cordes. Elle-même aurait été épuisée après une telle prouesse vocale. Elle l'imagine pousser des râles de plaisir. Les sons percutent son tympan.
Elle se souvient également de l'humiliation ressentie lorsqu'elle s'est retrouvée mise sur la touche lors d'un match improvisé de volley-ball. Jérôme l'a aussitôt rangée dans le camp des remplaçants, des incapables donc, lui préférant cette Saïda. Elle non plus ne connaissait aucune des règles de ce sport collectif. Néanmoins, chaque fois qu'elle manquait un ballon, elle en profitait pour adresser un sourire charmeur au reste de l'équipe. Aussitôt, tous les mâles en sueur l'assuraient qu'elle faisait tout son possible et qu'elle devait continuer. Immanquablement, l'équipe de Jérôme perdait sans jamais songer à remplacer le pion défaillant. Au contraire, les embrassades qui suivaient leurs efforts étaient l'assurance que l'esprit d'équipe fonctionnait à plein rendement. Quant à la plastique de Saïda, elle aussi fonctionnait à fond.
Il continue sa litanie sans s'accorder une pause :
"Tu te souviens de Split. C'était pas des vacances parfaites ? Tu avais même pris des couleurs, toi qui restes si pâle habituellement."
Ce souvenir la rend cramoisie. Autant qu'elle l'avait été lors de ce séjour mémorable. Elle lui avait demandé de lui étaler de la crème solaire sur les épaules et dans le dos. Avec sa peau de blonde, elle doit préparer son exposition au soleil avec des précautions rigoureuses. Au lieu de la crème protectrice, il lui avait oint le dos avec du monoï. Les cloques qui avaient couvert son dos dès le lendemain l'avaient clouée au lit. Elle n'avait plus besoin de se dérober à ses avances. Elle était devenue intouchable. Consignée dans sa chambre pendant que le bellâtre poursuivait sa nouvelle lubie, le tennis avec une partenaire aux pectoraux particulièrement bien développés.
Elle se lève brusquement, quittant son alcôve. Il comprend que le besoin est pressant et dégage ses jambes pour lui aménager le passage. Elle lui sourit de ce petit sourire en coin qu'il trouvait si sexy lorsqu'ils ont commencé à se fréquenter. Elle passe devant les toilettes sans s'arrêter, puis descend à l'arrêt. C'est la gare de Lyon.

Elle agite un mouchoir blanc depuis le quai. Elle a toujours été un peu fleur bleue et trouve cette vision d'elle-même, attachée au quai alors que son mari, les yeux exorbités, incrédule, la regarde rapetisser jusqu'à se fondre, digne d'un tableau de Hopper. C'est bien ce qu'elle voulait, se fondre dans le paysage, entrer dans le cadre de sa vraie vie.

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Arlo · il y a
SUPERBE!!
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Jose · il y a
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Abi Allano · il y a
Elle a bien fait! Un bon moment de lecture. Bravo.
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