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Avez-vous déjà entendu parler de Stressman ? Umberto Eco, dans son essai De Superman au surhomme, déclare que les héros extraordinaires de la littérature populaire nous consolent de ne pas être des surhommes. Tout homme rêve d’être dieu, paraît-il. Mais lorsque vous connaîtrez la vie de Stressman, vous prierez le Ciel pour qu’Il vous oublie et vous laisse à vos vies ennuyeuses et semblables. Comme son nom le laisse supposer, Stressman a la capacité de se charger du stress des autres. Jusque là, rien de particulièrement bandant. Vous connaissez sans doute des dizaines de personnes qui paniquent à la vue de vos bilans sanguins – « Mon Dieu ! Comme ton taux de gammaglobulines est élevé ! » Mais Stressman a le don de contrôler et d’aliéner le stress. En se concentrant sur un individu, il peut cibler ses angoisses, pénétrer sa déprime ou comprendre profondément sa dépression nerveuse. Et là, miracle ! Il le débarrasse de ce poids monstrueux, confisque à Sisyphe son caillou, libère son esprit de cette tumeur invisible. Elle devient sa dépression. Bien sûr, au bout de quelques opérations parapsychiques, après être venu en aide à plusieurs personnes, disons cinq ou six, Stressman voit apparaître chez lui les symptômes physiques de ce trop-plein de spleen ou de tension psychologique : surpoids ou anorexie, c’est selon, maladies cardiovasculaires, spasmophilie, cancer, etc. .. Dans des proportions démesurées. Après tout, c’est un super-héros. Dans certains cas maladie d’Alzheimer. Au début, ce rapt émotif fait de Stressman un être hypersensible, du style poète maudit ou autre freluquet atteint du Mal du Siècle. Ce débordement empathique lui vaut d’attirer, comme le miel les abeilles, des femmes en mal d’amour – « Mon Dieu ! Comme vous êtes sensible ! Vous montez prendre un dernier verre ? » Mais cette sensibilité laisse bien vite place aux mouvements d’humeur, aux accès dépressifs et à une asthénie profonde. Stressman commence à faire le vide autour de lui. Il est et restera à jamais une âme solitaire. Après tout, c’est un super-héros. Et finalement, au bout de quelques semaines, c’est la crise cardiaque. On l’enterre dans l’anonymat le plus complet – « Mon Dieu ! Qu’il fait beau aujourd’hui pour jeter un pauvre homme dans la fosse commune ! » Seulement, ses pouvoirs ne s’arrêtent pas là. Stressman a aussi le don de résurrection. Il peut revivre à l’infini, prendre la douleur des autres, mourir d’un infarctus du myocarde, perpétuellement. C’est le Sisyphe des temps modernes. Il faut imaginer Stressman heureux. « Ma vie ne vaut rien. Alors pourquoi craindrais-je la mort ? » C’est sa punchline à lui. Stressman est incapable de vous en vouloir. Il vit par procuration. Stressman a quand même un talon d’Achille, une kryptonite personnelle. La seule chose qui peut le tuer et mettre fin à son cycle de résurrections humanistes – car c’est un humaniste, Stressman, avec sa capacité d’empathie si forte qu’elle lui permet de libérer ses congénères de leurs maux les plus profonds – serait sa propre tristesse. Stressman est joyeux, heureux de son sort, il assume parfaitement son rôle de bouc émissaire. Si le Christ s’est chargé des péchés du monde, lui, il porte sur son dos sa mélancolie maladive et délétère. Mais imaginons qu’un beau matin, après être revenu d’une pénible mission de sauvetage, imaginons que Stressman ait le blues. La gorge sèche, les mains moites à l’idée de vivre. Imaginons qu’il dise un beau matin à son miroir : « Je n’ai plus la force d’avancer ». C’est la fin. Il ne supporte pas cette lassitude banale, ce serrement de cœur que vous connaissez si bien vous autres. Alors vous voyez Stressman commencer à vieillir prématurément, sa masse osseuse diminuant soudain, sa peau se flétrissant, son cerveau s’asséchant au point que Stressman croit devenir minuscule au milieu de géants ingrats. Il se met à utiliser son pouvoir pour faire le mal. Avec un plaisir sadique, il décuple le mal-être du monde, transforme le chagrin d’amour de nos adolescents en grave crise identitaire, pousse nombre d’hommes et de femmes esseulés au suicide. Stressman ressemble désormais à un vieillard rabougri et acariâtre qui vous rappelle sans cesse vos échecs ou votre médiocrité. Stressman, c’est moi ! Et dans cette maison de retraite où l’on m’a abandonné, je rumine les pires plans contre l’humanité à laquelle je n’ai jamais appartenu. Tremblez que Stressman ne plonge le monde dans le désespoir ! Je plaisante, j’ai tellement ri, je baigne dans mon urine. Comme le disait si justement Stan Lee : « Les super-héros ne servent à rien. Sinon comment expliquez-vous que nous voulions à ce point leur ressembler ? »

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Aurélien Azam · il y a
Sympathique, et bien marrant :)
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Madeleine Duval · il y a
c'est très drôle mon vote
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Iso · il y a
J'ai bien aimée cette lecture, un texte surprenant et agréable + 1 vote
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Abriell · il y a
à mourir de rire ! chute un peu cassante mais justifiée... bravo !
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Souris de bibliothèque · il y a
J'ai adoré !
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Sophie Copinne · il y a
C'est drôle mais c'est aussi une réalité pour tous ces hypersensibles qui voudraient sauver le monde de ses maux , ses auteurs comme toi qui osent poser leurs mots sur ces instants de vie . Un texte plein de fantaise qui m'a fait sourire , je connais une version féminine de ce Stressman!
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Valéry Hardiquest · il y a
J'ai souri dès la première ligne, c'était plutôt bon signe. Mon vote pour ce super texte décalé.
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Donald Ghautier · il y a
Alors là je dis bravo ! Je me suis bidonné à la lecture de ce texte avec un ton, une dérision et un sens du contre-pied que je vois rarement. Si j'étais un super-héros je mettrais 100 points; malheureusement Stan Lee ne s'est pas penché sur mon berceau alors j'en mets un maximum soit un gros, plein d'espoirs qu'il fasse des émules.
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Aurélien Azam · il y a
Moi aussi j'ai bien aimé, même si c'est faussement estampillé "fantasy" :)
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