Spleen l'Ancien

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(22 ans) Voyez Alfred de Musset : il y a dans ses poèmes une sensibilité, une verve, un sentiment des choses qui me touchent au plus profond. Aucun accent humain ne m'a jamais parlé si bien que  [+]

Comprenne qui pourra... il s'appelait Gaius...





Je suis né à Côme, et caetera et caetera... Je passe sur tous ces ennuyeux détails ; cogito ergo sum, cela suffit. Sachez seulement que je ne suis pas un latino !
Je passe une grande partie de ma jeunesse à déambuler sous les arcades entourant la villa familiale, un gros volume encombrant sous le bras, à regarder, par derrière d'interminables colonnades, la roseraie aux coupes trop régulières... Rosa, rosae, rosam... répétai-je inlassablement. Litanies monotones et continuelles qui rythment ma vie, son cadre, son apprentissage, et me sondent alors d'un ennui profond. Pourtant bien vite, je ne peux m'empêcher d'admirer ce qui m'entoure, même l'objet le plus ordinaire. Esprit curieux, je veux tout connaître et m'enquiers de tout. Mais il est trop tard : je suis marqué du sceau des somnambules.

Je grandis, et reste le même. Je contemple une chose, je l'étudie, je m'en éprends ou m'en révolte, j'en parle jusqu'aux limites du savoir, et lorsque tout est dit, me voilà gagné d'un soudain désenchantement. Je ne sais d'où il vient, pourquoi, comment... Il est là, ex nihilo, et je n'y puis rien. C'est qu'il existe en moi une étonnante capacité à sombrer sans raison ni crier gare dans les sentiments les plus étranges de l'inertie, une rêverie indolente, triste méditation sur le sort des humains, la vanité des choses de la vie, le Destin, le malheur, la pauvreté d'esprit, la décadence des mœurs et tutti quanti... Avec cela, essayez-vous toujours au Carpe Diem ! C'est en vain ! Quoiqu'il arrive, quoi que je fasse, je retombe fatalement dans cette malencontreuse tendance à la mélancolie. Pour m'en distraire – il le faut bien – j'ai tout essayé : du in vino veritas au De profundis, j'ai épuisé les plus divers répertoires sans résultat (nos vieux dictons ont des airs de langue morte). Je me suis intéressé à tout, j'ai tout lu, tout vu, tout traité, tout commenté, tout écrit, de la géologie à l'Art !... et chaque fois, j'en reviens au même point de départ, le spleen... Que voulez-vous, c'est ainsi... C'est ma nature, mon Histoire Naturelle. Après chaque activité, une pensée, une lecture, une discussion, le spleen, toujours le spleen, encore le spleen... « Tous les chemins mènent à Rome »... Dura lex, sed lex...
Désespéré d'une telle humeur, je me retire dans une petite ville de province, à quelques pas de la Méditerranée. J'espère, dans un autre cadre, tuer mon obsédante morosité qui ne me laisse pas de repos. Si vis pacem, para bellum ! Et je me mets à l'ouvrage. Plus de recul, d'hésitation ! Il faut en finir, et manu militari !
Je suis déterminé à franchir le Rubicon de mon âme saturnienne, quoi qu'il m'en coûte ; Alea jacta est ! je me jette à l'eau... Mais le spectacle de la mer et ses azurs enchanteurs où plongent en cascade la dentelle de pierre des côtes italiennes n'ont aucun effet sur moi. Comme une fatalité le spleen renaît toujours. Ah ! j'en perds mon latin ! Décidément, il me faut employer les grands moyens. J'explore, j'invente, j'use toutes les manières possibles de me défaire de mon malheureux tempérament, inutilement... Excédé, je suis à bout, j'ai tout essayé ! Tout vous dis-je ! Véritable lutte engagée avec moi-même, cruelle, sans pitié ! Un combat à mort contre l'Ennui, un tumulte, un ouragan terrible ! Le chaos effroyable d'un volcan en éruption !
... Et finalement, le Vésuve a le dessus... de ma vieille mélancolie, il ne laisse que cendres... Vae victis ! N'y pensons plus. Spleen l'Ancien est mort...

... place au Jeune !

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