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Spirale infernale

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Raphaela Louy

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Se lever, se doucher, s’habiller, avaler une tartine et partir. Aussi frugal qu’il fut, le petit-déjeuner avait toujours constitué pour lui une excellente raison de se lever. Parfois la seule. Prendre des forces pour descendre dans les entrailles de la terre. Se coller à des inconnus dans le métro. Arriver au terminus de la ligne. Remonter la longue rue qui mène au bureau. Pour faire passer le temps du chemin plus vite, il compte dans sa tête le nombre de secondes nécessaires pour y arriver. Il perd inévitablement le fil des « Mississipi», distrait par un élément ou un autre, ce qui lui donne une bonne occasion de recommencer le compte à rebours le lendemain.

Saluer ses collègues. Faire mine de rire à la blague de l’un ou de l’autre. « Se mettre à l’aise », comme si, pour se sentir à son aise dans ce monde bureaucratique il suffisait d’ôter sa veste. S’installer, enfin, à son bureau.
Se relever, aller chercher le premier café. Café gratuit avant dix heures trente. Une chance. Revenir à son bureau. S’asseoir « confortablement », nouvelle illusion. Régler la poignée de hauteur de la chaise à roulette. Appuyer sur le bouton de démarrage de l’ordinateur. Attendre patiemment qu’il s’éveille lui aussi. En attendant, trier les papiers en vrac sur le bureau. Les reclasser dans un ordre différent que celui de la veille – vague tentative de prestance destiner à se donner un peu d’utilité devant les autres. Reposer la pile gentiment à côté de l’ordinateur qui s’est enfin illuminé. Comme un enfant ensommeillé, il peine à réagir aux sollicitations.
C’est maintenant l’homme qui bug devant la machine. Rester cinq minutes impassible devant son clavier sans savoir que faire. Reprendre cette « to do » liste commencer au début de la semaine. Commencer par le premier, non le deuxième, non le troisième point de la liste.

Ouvrir ses mails. Découvrir le flot de lignes noires grasses affichées à l’écran. Cliquer frénétiquement sur les lignes grasses pour les voir désépaissir instantanément. Se plonger de temps en temps au cœur de l’un de ces échanges pour tenter d’en traiter le contenu. Soupirer un bon coup. Regarder l’heure, qui avance trop vite et à la fois pas assez. Se lever, remonter le long couloir jusqu’à l’entrée. Presser le bouton, attendre son deuxième café. Retourner nonchalamment à son bureau. Re-jeter un coup d’œil à cette foutue « to do » liste. Regarder l’heure pour la énième fois.

Imprimer ce dossier de quarante-trois pages qu’on attend de lui pour il y a 30 minutes. Presser sur imprimer. Entendre l’inévitable « bip » qui vous informe que l’imprimante est victime d’un « bourrage papier ». Comme à chaque fois. Alors il peste. Petite victoire de la vie, il se permet de demander à un stagiaire qui doit avoir trois ans de moins que lui de régler le problème, et vite. Le chef l’attend.

Une fois le problème réparer, le cérémonial de l’impression est à recommencer. Il entend cette fois avec satisfaction le bruit des pages qui sortent une à une de l’imprimante devenue obéissante. Il faut maintenant assembler le dossier. Faire en sorte que ces lettres et ces phrases se retrouvent liées, collées les unes sur les autres, dos à dos. Les assembler en pile, les prendre à deux mains et tapoter le paquet de feuilles tout doucement contre la table, comme lorsqu’on cherche à obtenir le grammage parfait de la farine pour un gâteau ou pour sa dose de cocaïne. Veiller à obtenir l’alignement parfait des pages entres elles. Passer doucement son doigt sur les bords du haut. Geste au combien sensuel.

Tourner ensuite le paquet, l’insérer à la verticale dans la machine à trouer. Descendre la manivelle doucement. C’est comme une machine à sous dans le casino de la vie professionnelle. Entendre le petit bruit indiquant que les feuilles ont bien été perforées. Le jackpot. Sortir son paquet de feuilles. Choisir sa « barrette » soigneusement. Rouge c’est la passion, bleu ça fait rêveur, et après tout pourquoi pas ? Il se décide finalement pour le noir. Disposer la barrette dans la machine à relier. Descendre la manivelle pour écarter les spirales. Elles s’ouvrent lentement, comme des gueules de crocodiles au soleil. Elles sont prêtes à recevoir les feuilles en offrandes. Re-tapoter le paquet de feuille pour obtenir une disposition parfaite dans la machine. Remonter la manivelle. Le dossier est bouclé.

Le patron vous attend.
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