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Souviens-toi, l'hiver dernier...

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Luc Moyères

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Un clochard, un SDF comme on dit de nos jours, est mort de froid. C’est l’échec de la Société, la nôtre.
« Ah non ! Me direz-vous. Ils, les clodos, y sont quand même pour quelque chose.
- Pourquoi, selon vous ?
- D’abord, ils sont cons.
- Tiens donc ! Certes, Archimède le clochard n’est pas, ou n’est plus, le modèle courant que l’on croise sur nos trottoirs. Pourtant, fussent-ils tous cons, tous les cons ne sont pas clochards ou SDF. J’en connais pas loin d’ici, et vous en connaissez sans doute... Ne me regardez pas, j’ai compris. Il s’en voit même à la télé, dans les ministères... Cette espèce, le con, aurait même tendance semble-t-il à relarguer plutôt qu’à décanter. Autrement dit, elle se concentrerait davantage dans la crème que dans la lie. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas une particularité caractéristique du clodo.
- Et puis, ils sont fainéants.
- Là, effectivement, c’est difficile à nier. Sans chercher des excuses, que penser en revanche d’un monde où le revenu de l’épargne est supérieur à celui de l’investissement ou du travail ? l’argent y appelle l’argent ; aux autres le labeur. Ce monde, il est clairement instable ; mais en attendant, c’est le nôtre et il fabrique du trimard. La flemme, n’est pas non plus l’apanage du clochard. Quand elle s’appuie sur des rentes, c’est même une vertu princière.
- Pour finir, ils sont pochards.
- C’est vrai. Mais est-ce une cause, ou une conséquence ? S’il s’agit d’une conséquence, nous revenons à l’affirmation initiale, et ils n’en sont que faiblement responsables. Voyons donc le côté cause : qu’est-ce qui peut pousser à boire ? On peut aimer le vin ; mais de là à se pochtronner à en faire dans sa culotte, il y a une marge ; cette cause ne suffit pas. On peut être « accro » du vin, mais il a fallu commencer un jour, entraîné par les autres, par désœuvrement, par hasard. Eméché, l’on se sent autre, plus bravache, plus étranger à sa condition de base... et l’on recommence... et, de cuite en biture, l’agrément devient engrenage. C’est vrai, mais l’alcoolisme existe aussi dans la High Society ; et ici, il est mondain. Si ces gens-là, monsieur, étaient salariés, ils figureraient au tableau des maladies professionnelles.
- Pardon, pouvez-vous répéter ? J’ai craint de comprendre que ces gentlemen étaient alcooliques et fainéants. Ne seraient-ils pas aussi un peu... ? »
Bref, sa maladie au clochard, c’est surtout le manque de chance ; un caractère un peu faible peut-être, autre loupé du hasard hérité de ses parents.
Question chance, celui-là ne la craindra plus. Ses lèvres cyanosées n’entonneront plus le goulot pour nourrir son cerveau du carburant râpeux de la désespérance. Son regard trouble est maintenant passé vitreux, pour jamais. Il le cache sous des paupières grises faïencées de crasse. Ses cils sont à présent soudés par le givre qui lui tisse un éphémère linceul, si fin et si définitif. Hier soir, sans doute était-il saoul, le voilà ce matin givré, et raide.

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