Souvenirs optiques

il y a
3 min
55
lectures
14

Je suis né en Bretagne en 1983. Passionné par les lectures de l’imaginaire, mon amour pour les légendes et les mythologies se ressent dans mes récits oniriques à la croisée des genres, où le  [+]

Le repas copieux s'est confronté à notre manque d'appétit. Même le dessert souvent prisé s'est senti rejeté. Nous avons bien essayé de combler les silences imposants par des mots antalgiques, mais ce bavardage timoré n'avait rien de convaincant. Trop courtes les phrases. Trop vides.
En m'en allant, j'ai doucement embrassé ma mère et tapé l'épaule de mon frère avec un sourire affecté, puis juste avant de sortir, elles m'ont appelé. Debout sur l'étagère, devant des livres sur la pêche à la mouche, elles voulaient me rejoindre, prêtes à sauter dans mes mains. J'ai demandé la permission à ma mère et je suis parti avec les jumelles.

Je savais où aller, je m'en souvenais encore. Je me suis garé et j'ai retrouvé le chemin. Puis je me suis enfoncé sur le sentier longeant la rivière.
Là, presque au niveau de l'eau, qui coulait dans le sens inverse de ma marche, j'ai respiré un air encore aussi frais que dans ma jeunesse. Les lames dorées du soleil perçaient la tramée sylvestre pour se fondre et remplir le courant d'éclats de lumière.
La tête dans les nuages, le cœur dans le vague et les pieds dans l'eau, j'ai avancé sur le terreau de ma mémoire. Et j'ai trouvé un endroit hors du sentier, ouvert pour moi sur la rive. Le tronc d'un jeune arbre s'est sacrifié pour m'offrir un banc et je me suis assis.
J'ai pris le temps de fermer les yeux pour capter des sensations. Des odeurs et surtout des bruits : le vent, le courant, l'enchantement.
Et j'ai sorti les jumelles de ma poche.

J'ai d'abord promené mon regard sur l'ondée avec des yeux chatoyants de reflets. Une multitude d'araignées d'eau sautillaient en remontant le courant dans une procession minuscule et amusante. Quand tout à coup, un importun a jailli. Une truite fario, je l'ai reconnue avec ses pois sur les flancs et sa teinte jaunâtre.
Elle t'échappait souvent malgré tes talents. Mais ton humilité quant à ta fierté bredouille m'apparaissait plus comme une raison valable d'arpenter à nouveau ce cours d'eau. Cette truite insaisissable représente ton trésor enfoui, le secret noble de tes pensées, la retenue avec laquelle tu cachais tes émotions, pour qu'elles ne soient pas capturées par l'hameçon d'un pêcheur trop habile.

Des ailes vivaces sont passées dans mon champ de vision. Elles posent un corps mince sur une branche légère, effleurant presque l'eau douce.
La princesse des rivières, reine de beauté d'un habitat déjà magnifique. Une libellule, bleu turquoise, grande et pétillante. Elle prend la pose sur la branche, juste devant moi. Et grâce aux jumelles, je la contemple du bout des doigts.
Flèche du diable pour les uns, messagère de Freya pour les anciens, je préfère cette dernière qui symbolise l'amour que tu as apporté aux tiens. Et qui ne m'a pas quitté. Elle s'envole.

Un peu plus loin, un héron majestueux arrive tremper ses échasses. Il est déjà immobile, immergé dans sa chasse, concentré. Les cendres d'Ardée sur son plumage font écho à la pâleur actuelle de mon humeur. Tout comme lui, je suis patient. Je le regarde dans l'instant, figé comme un rocher qui observe et qui attend.
Cette patience te caractérisait, elle était une de tes principales forces et t'a permis avec beaucoup de sagesse d'accomplir des rêves estimés, dont la finalité a inspiré ceux qui t'étaient chers, pour qui un jour tu as compté.
En un éclair, le héron plonge son bec, puis décolle de ses longues ailes déployées, lesté d'un trésor insaisissable. Il frôle la ramure d'un frêne surpris et s'évanouit dans les hauteurs.

Le frêne reprend son calme. Avec mes jumelles, je remarque son tronc sillonné par les âges mais toujours fort de sa grandeur souveraine. Ses feuilles pennées sont redevenues tranquilles et brillent avec énergie.
Je retrouve dans sa stabilité la droiture que tu m'as enseignée et qui est si ardue à respecter. Mais dans son balancement imperceptible je devine la souplesse avec laquelle aborder une telle ligne de conduite.
Le respect. Devant cet être à la grande longévité et qui élance vers les cieux sa chevelure aérée. Il aime jouer avec le vent, accueillir une foule d'invités et se montrer bienveillant. Comme si le fait d'accueillir à bras ouvert amenait à soi toute une faune désorientée. Un refuge pour ceux qui n'ont pas autant de sérénité que toi.
Géant mythique, arbre de vie, liant les mondes.
Mon regard augmenté va plus loin que sa cime, s'élève et accroche du bleu et du blanc. Je me balade sur le spectacle trivial de cette toile mouvante et puis soudain, une forme...
14

Un petit mot pour l'auteur ? 27 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Les lunettes de "retour vers le futur". Ce texte semble avoir un avenir ?
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
C'est un texte sur les souvenirs, et le futur y est lié.
C'est important de regarder vers l'avenir, malgré ce qu'en pense Marty Mac Fly 😉

Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Une description précise d'un instant de vie où les pensées se mêlent au moment présent..
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci de ta lecture, Lange.
Image de Flor Ever
Flor Ever · il y a
Ce passage: " la pâleur actuelle de mon humeur" est juste. Votre texte aurait pu être larmoyant, à cause de la situation, il n'en est rien. Je trouve que la beauté des paysages, fait percevoir la vie.
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci Flor ! Oui la vie et la mort sont bien sûr indissociables, mais autant admirer ce que la vie nous offre.
Image de . LaNif
. LaNif · il y a
La pêche aux images dans la nature, une manière discrète voire secrète de se recueillir . Très beau texte
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci ! Oui, il y a cette notion de s'isoler dans la nature pour aider dans le deuil...
Image de Sar M
Sar M · il y a
Se remémorer pour mieux accepter le deuil, c'est bien de cela dont il s'agit ?
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Oui, se dire qu'une part des êtres chers demeure dans notre monde à travers certains aspects de la nature.
Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
la libellule bleu turquoise, reine de beauté, a également capté mon regard... (sans oublier la truite fario, le héron...)
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Des animaux communs (par chez moi en tout cas) mais toujours si splendides à contempler. Merci de ton passage, Paul ;-)
Image de Ralph Nouger
Ralph Nouger · il y a
Une belle nostalgie du temps qui passe au sourire de la nature.
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci de ta lecture, Ralph !
Image de Randolph B.
Randolph B. · il y a
Superbe et subtil texte contemplatif.
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci d'avoir pris le temps de le lire, Randolph ;-)
Image de Randolph B.
Randolph B. · il y a
Avec plaisir !
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
j'ai suivi la beauté des images et de la poésie de votre regard sur chaque mouvement de la scène que vous offre le lent retour des souvenirs .
Une écriture travaillée pour décrire les formes et les sensations .
Vous êtes allé à la pêche d'une aube d'été .

Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Une pêche à la nostalgie. Merci Ginette !
Image de Alice Merveille
Alice Merveille · il y a
Les jumelles, amies précieuses pour cette promenade aux souvenirs... une fin ouverte sur l'imagination.
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci de ta lecture, Alice !

Vous aimerez aussi !