Souvenirs

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— Bonjour, Papa.

Depuis la naissance de leur fils, elle s'obstine à l'appeler « Papa ». Il détestait ça, au début, mais elle refusait de l'appeler autrement. « Il faut donner une bonne éducation à notre enfant », avait-elle dit. Il s'était contenté de hausser les épaules. C’était il y a vingt-cinq ans. Aujourd’hui, elle peut l'appeler Jean, mon chéri ou papa si ça lui chante. Cela le laisse indifférent.

Elle s'affaire dans la cuisine pour préparer le déjeuner, fragile silhouette voûtée sur la cuisinière. Elle sent le regard de son mari dans son dos. Elle sait qu'il la regarde en silence et cela suffit à la rendre heureuse. Son amour pour lui est au-delà des mots.

Elle trottine vers le vaisselier pour mettre le couvert. Elle s'arrête devant la cheminée pour contempler un instant les cartes et les photos qui y sont disposées. Il y en a tant que la cheminée semble transformée en sanctuaire des souvenirs passés. Sa main s’arrête sur une vieille carte d'anniversaire.

— C'est mon anniversaire aujourd'hui, tu sais, Papa ?

Papa ne répond pas. Papa ne répond plus depuis quinze ans. Il ne lui a plus adressé la parole depuis cette nuit. Et depuis quinze ans, elle continue à lui parler, elle continue à prendre soin de lui, elle continue à vivre comme si rien ne s'était passé. Et lui, depuis quinze ans, il la regarde, sans réaction, l'air insondable.

La carte est jaunie. A l’intérieur, un simple « Je t’aime » rédigé d’une écriture nerveuse se conclut par le prénom Jean. Elle en a reçu plusieurs comme celle-ci. Elles sont alignées sur la cheminée. Elle les caresse du regard. Elle les connaît par cœur. Les mots d'amour et cette simple signature : « Je t'aime. Jean ». Elle repose la carte et en prend une autre. La signature est changée. Elle n'est plus seule. A côté de Jean, Julien est venu s'ajouter avec la même écriture. Une larme a brouillé l'écriture, rendant les mots qui précédent illisibles, mais jamais elle ne les a oubliés. « On t'aime Maman ». C'était il y a vingt-cinq ans.

— Tu crois qu'il va m'envoyer une carte cette année, Papa ?

Chaque année, elle pose la question. Chaque année, il se contente de la regarder avec le même air.

Elle prend une autre carte. Elle est datée de vingt ans. Sur celle-ci, le prénom de Julien est tracé en lettres malhabiles qui occupent la moitié de la carte. Elle sourit légèrement. Sur les cartes suivantes, l'écriture s'affirme. Julien grandit. La dernière est signée : « Je t'aime, Maman. Julien ». La carte est vieille de quinze ans. C'est la dernière. Elle verse une larme en regardant la photo jaunie d'un enfant de dix ans, posée à côté des cartes.

— Tu ne m'en envoies plus non plus, Papa. Ce n'est rien. Je comprends. Je ne t'en veux pas.

Quinze ans se sont écoulés depuis cette nuit. Quinze ans à la regarder simplement. Quinze ans sans lui parler, sans lui écrire. Depuis cette nuit. Cette nuit enfouie au fond de sa mémoire. Cette nuit où les flammes ont tout emporté. Cette nuit où Papa n'a pu sauver son fils. Cette terrible nuit où tout a basculé.

Parfois, un souvenir remonte à la surface. Une larme vient glisser sur sa joue ridée. Alors elle préfère sortir prendre l'air au jardin. Et se replonger dans l'oubli.

— Je sors un instant, Papa. Tu ne m'accompagnes pas ?

Papa ne l'accompagne pas. Il ne peut plus bouger. Depuis quinze ans, il reste dans son cadre et lui sourit.

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