Sous la lune aveugle

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La finesse de l'écriture et la poésie qui s'en dégage rendent ce portrait aussi impactant que délicat, original. L'autrice égrène ses pensées

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"Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé." Merci de ne pas m'apprivoiser. Lien vers les publications libres du site :  [+]

Image de Printemps 2020

Il y a dans le bois où les hêtres se mêlent aux pins, une maison sise au bord des rails.
C’est une ancienne gare que l’on distingue à l’automne, quand les feuillus se déshabillent. Parmi les silhouettes nues, mal camouflée par leurs bras maigres, elle se dresse avec son crépi fatigué, lasse d’attendre les trains qui ont cessé de circuler.

Dans cette maison vit une vieille femme. D’aucuns disent que c’est une sorcière. D’autres, fiers de leur bon mot, s’amusent à la désigner comme « celle qui a déraillé et s’est entichée de la gare comme d’une bitte d’amarrage ».

Elle est petite, les cheveux gris pâle emmêlés, les mains tachées par des années de misère, mais ce qui impressionne surtout : c’est son œil gauche qui ne voit plus. L’iris en est blanc, laiteux, son contour un peu flou. Si on le regarde attentivement, on y voit des reflets bleus, mais personne ne le regarde.
Sous cet œil pleine-lune, la vieille s’est fait tatouer un loup qui hurle. Il occupe toute la joue et depuis peu, ses pattes foulent la steppe d’un duvet léger, mais tenace. Elle a l’humour caustique, la vieille, la poésie du désespoir.

Les gens du village racontent qu’elle a cumulé les malheurs, de ceux que la vie inflige au-delà de tout ce que les livres imaginent. Pour autant, nul ne la plaint. Éprouver pour elle une forme d’empathie, ce serait se jeter dans un gouffre sans espoir d’en ressortir. Mieux vaut qu’elle y croupisse seule.
On vient la voir, malgré tout, quand on est au plus bas et qu’elle est la seule à pouvoir trouver le remède. Et finalement, la simple décision d’y aller nécessite tant de courage, tellement la vieille impressionne, qu’elle constitue à elle seule un début de solution.

Quand la religion est impuissante, quand la détresse nous saisit par les cheveux et nous traîne sur des kilomètres jusqu’à finir en chair tuméfiée et lambeaux, la vieille sait que chacun d’entre nous se raccroche à la superstition comme si l’on acceptait, pour cette fois seulement, de supplier le diable.
Alors, elle nettoie la graisse des gonds à grand renfort d’eau chaude pour que sa porte grince. Elle accroche à l’auvent de l’entrée, les mobiles de bois flotté, crâne de souris, plumes de corbeau, qu’elle fabrique les soirs d’épaisse solitude pour empêcher son esprit d’aller chatouiller les plaies de son âme. En somme, elle soigne sa mise en scène afin que l’homme ou la femme qui vient chercher de l’aide trouve en arrivant le cadre idéal.

Elle n’a pas de pouvoir, la vieille, mais elle accepte de se prêter à la mascarade pour suturer les blessures. Elle n’a pas de pouvoir, mais elle sait combien les chaînes sont lourdes et fait ce qu’elle peut pour les alléger. Elle concocte des soupes d’herbes aux savantes épices dont elle renouvelle sans cesse les recettes pour personnaliser les potions. Elle demande toujours à celui qui lui rend visite d’apporter avec lui un objet improbable qu’elle couvre de poudre à étincelles puis jette au feu en psalmodiant. La vieille, finalement, c’est un peu le Père Noël des grands, celle dont on implore la magie, celle au sujet de qui l’on se ment.

J’y suis allée, moi, un jour, dans cette maison, il y a longtemps.
J’étais meurtrie, hachée. À chaque pas que je faisais, on entendait un cliquetis de verre cassé. Dans mon regard, il n’y avait rien d’autre qu’une pupille sans fond cernée par l’iris-margelle d’un puits.
Avant d’entrer dans la maison, je me suis couchée sur les rails. J’ai attendu le train. Le train n’est pas venu. Alors, je suis entrée.

Assise auprès du feu, je me souviens encore de celle que j’étais à cette époque : cette jeune femme, seule, brisée, qui cherchait de l’aide et qui s’est dit : « Dans cette maison, je la trouverai… »  Alors, je m’y suis installée.

Je caresse le loup sur ma joue, la porte grince, je remise mon passé et j’accueille un jeune homme perdu. Dans ses yeux, je vois un écureuil effrayé… Je vais lui apprendre à l’apprivoiser.

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Volsi Maredda  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci de ne voter que si vous aimez. Je ne pratique pas l'échange de voix. Inutile de me laisser un lien, je sais où vous trouver.
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Mickael Gasnier · il y a
Ça tombe bien j'ai rien en concours et ne recherche que le plaisir de mes lecteurs...
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P.Y. Bossman · il y a
La personne que vous décrivez si bien existe bel et bien…
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Volsi Maredda · il y a
Tout ce que l'on invente existe...
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Lyne Fontana · il y a
Renouvelé !
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Volsi Maredda · il y a
Merci
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Nelson Monge · il y a
Un texte puissant !
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Volsi Maredda · il y a
Merci Nelson
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Corinne Chevrier · il y a
J'aime, c'est tout :)
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Volsi Maredda · il y a
Merci !!!
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Fred Panassac · il y a
Beau conte contemporain et beau personnage symbolique, voici mes voix « à l’ancienne » en finale !
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Volsi Maredda · il y a
Merci bien, Fred !
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Marie Quinio · il y a
Magnifique texte sur "les plaies des âmes"
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Volsi Maredda · il y a
Merci, Marie.
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Claire Lelou · il y a
Une histoire poignante et très bien écrite. Bonne chance !
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Volsi Maredda · il y a
Merci beaucoup, Claire.
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Marie Juliane DAVID · il y a
Un très beau récit!
J'adore beaucoup le titre.
Un plaisir de vous lire Volsi.
Bonne finale!

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Volsi Maredda · il y a
Merci
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Ozias Eleke · il y a
Beau texte. Bonne chance à vous pour la finale.
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Volsi Maredda · il y a
Merci

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