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Sous la dalle

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Olivier Vetter

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Juliette ne sais pas où dormir ce soir. Toute la journée elle a erré dans la galerie marchande, passant d'un recoin à l'autre afin de ne pas attirer l'attention. Les vigiles sont tellement suspicieux de nos jours.
Les boutiques se sont peu à peu vidées. Les rideaux commencent à descendre. Il va falloir trouver une solution. Quelqu'un va bien finir par la jeter dehors. Et l'idée de passer la nuit sur la dalle ne l'enchante guère.
La faim commence à la travailler. Son estomac brasse du vide. Difficile de ne pas y penser. Pour tout repas, elle s'est contenté d'un jambon beurre, en fin de matinée. Et depuis plus rien. Elle ne veut pas casser son dernier billet.
Le sac à dos pèse des tonnes. Mais elle ne veut pas prendre le risque de l'abandonner. Tout ce qu'elle possède tient à l'intérieur. Un duvet. Quelques affaires. Des babioles. De quoi lire.
En fin d'après-midi, elle a tenté une sortie. Le soleil se reflétait sur le revêtement gris qui recouvre le béton. Aucun arbre à l'horizon. Aucune couleur vive. De l'acier. Du verre. Des silhouettes sombres. Qui peut vivre dans un tel environnement? Au pied d'une tour elle est allée taxer une cigarette à une femme en tailleur noir qui l'a dévisagé avant de refuser. L'incident fut évité de justesse.
De retour à la galerie marchande, Juliette a échoué sur ce banc. Autour d'elle les quidams vont et viennent sans la remarquer. Elle est devenue transparente. N'importe quoi peut désormais lui arriver.
Elle a vidé sa bouteille d'eau depuis longtemps, mais n'est plus capable de se déplacer jusqu'aux toilettes pour la remplir.
Tout a commencé ce matin quand elle a quitté l'appartement de Claire, la copine qui l'hébergeait depuis un mois. La dispute a éclaté au réveil. Une histoire de cheveux dans le lavabo. Une bêtise. Elle a claqué la porte. Une réaction de gamine.
Trop fière pour s'excuser. Trop orgueilleuse. Trop conne. Où aller?
Elle explore son téléphone. Claire ne l'a pas rappelé. Elle doit être furieuse. Il y a de quoi.
Les contacts défilent. Le numéro de ses parents s'affiche. Elle hésite, mais renonce. Elle ne se sent pas la force de reconnaître son échec. Partie sur un coup de tête, elle ne les a pas revus depuis des mois. Tout lui paraissait alors évident. Sauter dans un train. Profiter de la vie. Voler de ses propres ailes. Aimer.
Sortie de nulle-part, une femme vient s'asseoir sur le banc. Elle ne pouvait pas se poser ailleurs? La galerie ne manque pas de sièges. Elle a sans doute mieux à faire. Prendre un bus. Remplir un caddy. Récupérer des enfants. Cuisiner. Au lieu de s'en aller, elle engage la conversation.
– Bonjour.
En guise de réponse, Juliette lâche un soupir.
– Cela fait un bout de temps que je t'observe.
La femme présente bien. Le genre à travailler dans un bureau, à taper sur un clavier, à répondre au téléphone. Un détail cloche cependant. La paire de tennis crasseuses qu'elle porte aux pieds.
– Il a l'air lourd ton sac.
Juliette coupe son portable par peur de vider la batterie.
– Tu ressembles à ma fille. Enfin, j'imagine que tu ressembles à ma fille car cela fait longtemps que je ne l'ai pas vue. Elle vit avec son père.
Un vigile les a repéré, de loin. Pour l'instant, il garde ses distances, mais bientôt il viendra les déloger.
– Tu ne peux pas rester ici. Mais je connais un endroit où tu pourrais passer la nuit. Tu ne risqueras rien. Tu me suis?
Sans desserrer les dents, Juliette acquiesce. Elle se sent capable d'aller n'importe où en échange d'une promesse de sécurité. Au sommet d'une tour. Au fond d'un gouffre. Elle se laisse alors guider dans le dédale du centre commercial. Au niveau inférieur, la femme ouvre une porte. Un premier escalier les conduit au parking. Un deuxième les entraine dans les entrailles de la dalle. Il faut descendre. Toujours plus bas. Éviter les recoins sombres. Se concentrer sur le parcours. Essayer de le mémoriser. Au cas où...
Mais très vite, Juliette perd ses repères. Tous les couloirs se ressemblent. Partout la même saleté, la même lumière blafarde. La descente reprend. Juliette n'a plus le choix. Elle doit suivre son guide dans des boyaux de plus en plus sombres.
Elles débouchent bientôt dans un local obscur. La femme allume une bougie.
– Ce n'est pas un palace, mais tu vas pouvoir te reposer. Comme tu peux le constater, la vue est un peu bouchée. Mais il n'y a pas de vitres à laver. Tu n'es pas claustrophobe au moins?
Sur le sol un matelas. Une palette posée sur des parpaings en guise de table. Des chutes de moquettes tachées.
– Dans le couloir, tu trouveras un robinet et un trou pour les toilettes. Tu peux prendre des cartons pour te faire un matelas dans le coin. En principe, les rats n'entrent pas ici. Tu veux manger un morceau?


Juliette dort dans le train.
Elle a pris sa décision cette nuit.
La femme ronflait. De l'eau coulait quelque part. Un goute à goute incessant. Il y avait aussi ce grondement qui semblait surgir du sol à intervalles réguliers. Et cette peur des rats. Elle les devinait, les entendait, les sentait. Partout. Dans son duvet. Sur son visage. Ils se faufilaient dans les recoins, prêts à bondir sur elle afin de planter leurs dents aiguisées dans sa chair.
Au petit matin, elle a retrouvé la surface, soulagée. Une foule éparse avait déjà pris possession de la dalle. Elle ne pouvait pas rester ici.
– Merci pour tout, a-t-elle dit à la femme avant de s'éloigner.
Un peu plus tard, elle a pris un petit déjeuner à la gare.
Puis, elle a sauté dans un train, a choisi un siège dans le sens de la marche et s'est assoupie.
Là-bas, ses parents l'attendent.
10

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Volsi Maredda · il y a
De la fuite au retour...
Je comprends ton choix de Vernon Subutex

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Olivier Vetter · il y a
Merci Volsi
Mes personnages sortent de la norme
C'est ce qui m'intéresse

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Volsi Maredda · il y a
Si, à l'occasion, tu as du temps et l'envie me lire, peut-être que tu apprécieras Barbara's bar
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Utilisateur désactivé · il y a
une belle écriture qui donne envie de continuer dès les premiers mots. j'ai aimé. vraiment.
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Olivier Vetter · il y a
Merci Sylviane
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Subtropiko · il y a
Récit très prenant, on adhère à la détresse de l'héroïne... mais on songe aussi à celle des parents. "Bien au chaud chez papa et maman", ce n'est sans doute pas un idéal, mais c'est mieux que "au froid avec les rats" ! (Et bien pire, souvent)...
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Olivier Vetter · il y a
Merci Subtropiko
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Fabrice · il y a
Dur dur d'être une rebelle. Merci de cette histoire simple et si bien racontée.
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Olivier Vetter · il y a
Merci Fabrice
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Toucher le fond pour pouvoir remonter ici quasi au sens propre. Une vraie prise de conscience avant qu'il ne soit trop tard.
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Olivier Vetter · il y a
Merci Patricia
Mais on ne remonte pas toujours

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Patricia Burny-Deleau · il y a
L'héroïne a eu cette chance, la rencontre qu'il fallait au bon moment, une fenêtre sur son avenir possible si elle persistait dans son entêtement.
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Didier Poussin · il y a
Retour dans le giron
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Olivier Vetter · il y a
Merci Didier
Bien au chaud chez papa et maman