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sous la brume, la route

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Faraksen

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Sous les phares blêmes, la route. Il n'est plus question de kilomètres, elle les a avalée, dévorée, elle roule depuis ce matin, depuis des heures qui semblent s'étirer dans l'épaisseur noire de cette nuit.

Sous les pneus du véhicule lancé à vive allure, la route. Longue, droite, sans fin. Elle n'en est pouvez plus de vivre avec lui, avec ses mots, avec ses coups. Un de plus, un de trop. Il lui fallait fuir, loin, s'éloigner de sa hargne, de sa colère, de son impuissance, de sa honte.

Sous son regard noyé sous les larmes, la route. Elle ne savait pas où aller, elle conduit sans aucune destination. L'objectif est clair, le fuir, le cap, elle n'en possédait pas. Mais cela lui avait peu d’importance.

Dans cette nuit sans étoiles, les phares des voitures, tels des feux follets, virevoltent comme des spectres portant des lanternes et offrent un spectacle presque irréel. Parfois, ces éclairages mettent en lumière un pont, un panneau de signalisation, une portion de la rambarde de sécurité, la végétation dégarnie des terre-pleins de part et d'autre de la route.
Les kilomètres se font sentir, les larmes ont depuis longtemps séché. Les cris et les pleurs ne couvrent plus le vrombissement du moteur. Dans la solitude de la nuit, elle s'interroge, se demandant ce vers quoi elle roule. Pour briser la monotonie de la conduite, elle allume la radio, une reprise pop d'un vieux tube.

Elle balaye les stations radio, des voix discutent et dissertent sur les œuvres d'un écrivain dont les titres et le nom ne lui évoquent rien. Ça ne la passionne guère, mais cela lui rappelle qu'elle ne lit pas suffisamment à son goût et que dans sa hâte de pâtir, elle a laissé sur la table de chevet, ce roman qu'elle n'arrive pas à terminer et qu'on lui a pourtant conseillé.
En écoutant cette conversation d’érudit, elle imagine de vieux messieurs, dans un studio enfumé par les cigarettes consommé et pour certaines encore fumante au coin des lèvres des commentateurs, s’invectivant parfois dans un langage toujours soutenu. Elle rit, mais leur voix monocorde l'endort, elle baille.
Sur une autre station, passe le tube du moment. Un chanteur à la voix sirupeuse balance des paroles mièvres sur une musique entêtante. Elle se surprend à bouger les épaules. À battre le rythme de ses doigts sur le volant. Elle sourit. Elle a honte d'aimer ça. Elle pense aux jugements et récriminations dont elle aurait été l'objet. Cela la rend triste. Au fil des changements de station, elle est soudainement captivée par une voix, celle de Nina Simone reprenant le classique My Way. La voix puissante et langoureuse de la chanteuse. Son interprétation et l'arrangement musical lui font oublier cette route qui n'en finit pas. Elle pense à ces instants égarés, à ces moments à jamais perdus.

Une main sur le volant, l’autre se frottant les yeux, tentant de chasser la fatigue et la lassitude qui y ont trouvé refuge. Le déclenchement automatique des essuies glace la font momentanément sortir de son atonie. Elle remarque la pluie qui d’abord bruine s’est faite plus intense et la brume au loin montante, menaçante. Ses yeux se ferment, elle lutte pour les maintenir ouverts. Son épuisement transparaît dans les gestes indolents qu’elle effectue pour maintenir sa trajectoire. À plusieurs reprises, sa tête bascule vers l’avant, elle ne peut refréner ses bâillements. Définitivement, ses yeux se ferment. Sur la chaussée glissante, le véhicule poursuit désormais sa trajectoire arbitraire, pénétrant, s’enfonçant, jusqu’à disparaître dans la brume épaisse.

Sous la lune blafarde, elle ouvre les yeux, doucement, contemplant cette route qui lui semble différente. Quelque chose a changé, elle peut le sentir, en elle et dans l’atmosphère ouatée de l’obscurité qui l’entoure. Mais elle ne parvient pas à définir cette altérité, qui étrangement, l’apaise. Dans cette nuit enveloppante, elle se sent soulagée d’un poids qui maintenant la laisse libre. Libre comme jamais elle ne le fut. Elle ne ressent aucun empressement, aucun désir de fuir maintenant. Plus rien qui ne la retient. Au sein du confort feutré des ténèbres, seule la route lui importe.

Elle erre au volant de sa voiture sur cette interminable étendu rectiligne d’asphalte, pourquoi roule-t-elle ? Elle ne s’en souvient plus. Plus aucune question n’a d’importance, les réponses non plus comme tous le reste d’ailleurs.

Sous la brume qui se déverse, au travers des arbres de la forêt, sur la route que celle-ci, désormais, traverse, de funèbres lampadaires jalonnent son sombre parcours. Apparition fantomatique dont elle ne distingue la présence que par leur halo conique lumineux. Positionnés comme au hasard, sur le bord de la route, ils fendent la brume de leur éclairage lugubre mettant en lumière des endroits qui lui semble familier, des lieux où jadis elle fut. Une cour d’école, un hall d’entrée, la chambre de son premier appartement, ce placard où elle trouva malheureusement trop souvent refuge. Ces lieux ne lui évoquaient pas de souvenirs précis, ils l’emplissent de sensations, d’émotions qui émergent et disparaissent en même temps que ses fragments de son passé se fondent dans la nuit, sous la brume.

Des enceintes s’échappent des bruits, des grésillements, un son sourd. Soudain, une voix, des voix qui s’entremêlent, se superposent, se chevauchent. Dans ce flot de mots indistinct, elle croit entendre son prénom, prononcé au milieu de sanglots, de cris. Elle tend l’oreille, elle sent comme un appel auquel elle ne peut répondre. Et les enceintes se font mutiques, la radio fait défiler les fréquences, et s’arrêtent sur une chanson, une voix qu’elle reconnaît, un timbre si particulier, Nina Simone et son My way.

Puis lentement, elle perçoit le silence qui prend place, tel un compagnon, pour ce dernier voyage. Dans la brume rosie par les étranges lueurs des lampadaires, elle continue sa route en direction de nulle part.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

p.s : Je ne vous ai pas oublié pour le commentaire, je reviens vers vous dès que possible !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Faraksen · il y a
merci, je suis toujours preneur d'avis plus détaillé ;)
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Pascal Depresle · il y a
Cette brume forge une route inquiétante vers la fin. Mes votes. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Faraksen · il y a
merci
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Leméditant · il y a
Un étrange chemin de brume vers la mort? Des émotions de désespérance bien décrites. J'ai aimé cet espèce de monologue intérieur tout en restant dans l'interrogation sur le devenir du personnage...
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Faraksen · il y a
un étrange chemin en effet…
Merci pour votre commentaire.

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