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Souffle et silence

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Sophie Dolleans

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Justine n’était pas ma meilleure amie d’enfance. À cet âge-là, les amitiés se créent autour des jeux ou des opportunités, et se défont quelquefois au gré de nouvelles alliances. Je grandissais dans ce monde, bon an mal an, poussant un peu comme une herbe folle. Justine était ma voisine de palier. Sérieuse, bûcheuse disait ma mère, nous faisons ensemble la route nous menant à l’école primaire du village, finissant notre dernière année avant le grand saut vers le collège. Elle marchait à pas comptés pendant que je sautillais, elle souriait de mes singeries sans jamais se défaire de son carré parfait pendant que ma chevelure prenait le vent et s’agitait par bourrasques. Après un virage serré, nous marchions encore un bon kilomètre (Ou plus. Difficile d’évaluer les distances, car au retour, quand la faim me tiraillait, le parcours me semblait interminable) sur une grande ligne droite bordée de maisons, avant d’atteindre la place du village.

Ce jour-là, (nous devions être en décembre, car le soleil se couchait), après notre journée d’écolière, ma compagne de route semblait encore plus concentrée que d’habitude. Tête baissée, son attention semblait se focaliser sur ses chaussures et je ne voyais que sa masse de cheveux blonds en place du visage. Surprise, inquiète (ou amusée peut-être), et pour la réveiller un peu, je lui fis face et la picotais sous le menton, mais Justine n’était pas chatouilleuse. Après plusieurs tentatives infructueuses, d’un coup sec du bassin, je la fis dévier de sa ligne, l’éjectais du trottoir, la rattrapais aussitôt en la chopant par le colback. « T’as vu, je t’ai sauvé la vie ! ». La farce tourna au jeu, et tour à tour nous nous sauvions la vie l’une et l’autre sur cette grande ligne droite. Si Justine avait la ponctualité d’un métronome, j’avais la vivacité d’un félin et cette fois-ci, je bondis sur la route sans qu’elle ne pût me sauver. La voiture me percuta, me fit voler dans les airs pour me déposer de l’autre côté de la rue.

Étais-je morte ? Le vent avait disparu et aucun bruit n’était porté par son souffle. Je n’avais mal nulle part, et puis je me sentais plutôt bien dans cet univers étrange et familier. J’étais surement en train de rêver. C’était étrange d’être assise toute seule sur le trottoir de la grande rue, mais je n’avais personne à qui m’adresser, alors je pris en tenaille un bout de peau de mon bras entre le pouce et l’index. La douleur fut fulgurante sans qu’aucun son ne sorte de ma bouche. Je scrutais ce bout de chair rougi en lissant les contours du bout du doigt quand un volet claqua. Un bruit sec puis un second. Le souffle du vent était de nouveau dans l’air. Je levais les yeux sur un gros bergamotier, ses feuilles d’un vert pâle frissonnaient de plaisir et se balançaient sans retenue. Le ciel orangé marquait l’horizon dans le jardin d’une bicoque aux volets rouge et or. J’étais assise dans ce tableau quand un vieux monsieur sentant l’anis et le cendrier froid m’arracha du trottoir, de la beauté des choses, de la respiration des arbres, du silence de ce monde. Une protestation sourde s’échappa de mon ventre.

- Florence, tu peux mettre la table dans la salle à manger ?
Le chauffard était recroquevillé sur une chaise dans la cuisine, secoué de m’avoir percutée, et mon père s’occupait à le remettre sur pied à grandes rasades de verre d’eau.
- Elle s’est jetée sur ma voiture !!
Justine, blanche comme un linge, balbutiait.
- Florence est passée. Passée au-dessus. Puis... elle, elle, elle est retombée de l’autre côté.
Ma mère la rassura. J’étais saine et sauve. J’allais bien. Elle la raccompagna chez elle.
- Drôlement sonnée Justine. Elle a eu vraiment peur quand elle t’a vu voler dans les airs.
Ma mère se remit au fourneau et on passa à table.

Je ne me souviens pas de ce qu’on a mangé ce soir-là, mais je me rappelle bien du bruit des fourchettes qui picorent l’assiette, des pieds de chaise qui grincent sur le carrelage, des regards furtifs, de la solitude des uns s’arrangeant avec celle de l’autre. De la vacuité de ce repas, du vide autour de la table.
J’aurais pu mourir, mais ce soir-là (et pour toujours) je me suis vraiment sentie vivante.

PRIX

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MCV · il y a
Belle plume! J'aurais juste une question: modulo quelques rajouts en paragraphe 2, est-ce que le premier paragraphe ne pourrait pas être supprimé. On commencerait par "Ce jour là...". Mais comme on dit "tais-toi, c'est moi qui écris!"
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Sophie Dolleans · il y a
Oui, cela ne retirerait rien à l'histoire. Comme le propose Stephen King : Texte final = Texte initial - 10%
L'idée de laisser reposer un texte est un très bon conseil pour opérer ensuite des coupes franches et quelques rajouts.
Ce texte a été écrit pour le concours "La matinale en cavale" où les auteurs doivent écrire un texte en moins de 8 h.

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MCV · il y a
Je ne connaissais pas ce concours!
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Sophie Dolleans · il y a
Il a lieu chaque année à la même période. Un thème proposé à 6 h du mat et à rendre 8 heures après ! Un exercice très sympathique.
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MCV · il y a
Bon plan! Merci.
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Zutalor! · il y a
;-)
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Gladys · il y a
De la graine d'écrivaine, je dirais plus, une écrivaine tout simplement avec du talent, de celui qui fait les grands . Bravo et merci
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De l'Air ! · il y a
J'adore ce récit et surtout votre plume. Quelle belle écriture, autant dans la description des scènes que dans l'analyse des sentiments ...
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Sophie Dolleans · il y a
Merci beaucoup !
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Lange Rostre · il y a
Beau texte qui traite un sujet lourd mais de manière légère. Très intéressant...
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Denys de Jovilliers · il y a
Un texte bien écrit qui illustre de manière originale le thème imposé du "Passage" et se distingue ainsi des autres. Je vote.
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Sophie Dolleans · il y a
Merci !! J'ai adoré le votre sur le prix RER !
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Jean Calbrix · il y a
L'insouciance des enfants peuvent parfois conduire au drame. Bravo, Sophie, pour votre joli texte ! +5
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Sophie Dolleans · il y a
Merci Jean !
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Sophie ! Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !n
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour, Sophie ! Vous avez aimé Pétrole et j'en suis ravi. Aimerez-vous tout autant Mumba ? http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous.
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François Duvernois · il y a
Quoi de mieux pour se sentir vraiment vivant que de frôler la mort. Vous avez su, avec cette histoire toute simple et une très belle écriture, nous donner cette sensation. C'est aussi une façon originale de traiter la proposition.
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Sophie Dolleans · il y a
Merci François !
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Mama · il y a
Elle a eu chaud Florence! Le choc est parfois plus violent pour celui qui ne valse pas mais assiste au moment ...pauvre Justine! N empêche c est pour Florence que j ai tremblée. La vie est si belle et si simple après un tel miracle :) mes voix !
Je vous invite dans le métro quand vous aurez fini de dîner! :)

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Sophie Dolleans · il y a
Merci Mama, vos votes ne sont pas passés. En même temps, ça n'a pas d'importance, juste pour dire que, soit vous faites une mauvaise manipulation, soit votre compte a un souci.
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Mama · il y a
Ça fait plusieurs fois que ça m arrive! Je crois que qd je vote sans avoir terminé d écrire le commentaire, ça n est pas pris en compte ! Cette fois ça marche?
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Sophie Dolleans · il y a
oui, vos voix sont prises en compte. En fait, il ne suffit pas cliquer sur le bouton vote, il faut aussi choisir le nombre de voix. Donc, c'est un vote en deux temps. Cela explique peut-être pourquoi les vôtres n'étaient pas validés.
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Mama · il y a
OUF en tous cas si c est bon ! Je vais faire gaffe !
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Bernard Boutin · il y a
D'être " miraculée " en se sortant indemne de cet accident spectaculaire, fait que la protagoniste, apprécie chaque moment de sa soirée post-traumatique avec délectation ! La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie !
Merci pour ce texte bien enlevé Sophie !

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Sophie Dolleans · il y a
Merci Bernard.
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