4
min

Souffle

Image de K57

K57

23 lectures

3

Il se souvient de la première fois ; la chair s ‘écarte de part et d’autre de la lame, le sang chaud inonde sa main.

-On retrouve dans les meurtres à l’arme blanche les composantes symboliques de la sexualité- Explique Roug à l’inspecteur Herbert qui prélève avec fébrilité des cheveux collés par le sang séché ; -intromission, pénétration, moiteur, éjaculation, le serial killer diffère en cela du tueur occasionnel, que le premier coup porté ne l’est pas pour tuer, qu’il ne vise pas une fonction vitale, mais une fonction symbolique. Notre homme, en l’occurrence a d’abord crevé les yeux de ses victimes, probablement dans une projection voyeuriste- reprend Roug, -oui parce qu’il a peur d’affronter leur regard-, dit Herbert en déposant au fond d’un sachet numéroté un ongle de la fillette Lodgs, puis –on m’a appris au F.B.I qu’un serial killer ne s’arrête que lorsqu’il se fait prendre...il faut que vous m’expliquiez pourquoi celui-ci s’est biffé après le carnage, aussi proprement, d’une balle dans la tête...pourquoi la machette dont furent victimes les cinq membres de la famille est à sa ceinture immaculée...pourquoi enfin son propre corps est si peu couvert de sang et l’agrafeuse, pleine, dans sa poche droite ! -

La lame sort et pénètre à nouveau, légèrement plus loin, légèrement plus haut, car les jambes fléchissent, légèrement plus fort...surtout ne pas croiser leur regard...s’ils pouvaient fermer les yeux...tout serait si simple...être obligé de recommencer...les enfants ont des yeux si grands...venir simplement cueillir leur dernier souffle, s’enivrer de ce râle comme les amants doivent aux lèvres de l’autre, savourer celle bulle de plaisir qui éclot...chaque fois la même et toujours différente...

Roug détourne le regard ; il y a quelque chose dans l’expression de ces visages aux yeux crevés, aux lèvres agrafées, d’un masque vénitien...une expression privée d’expression !
Cela fait vingt fois exactement, qu’il croise ces masques, que le même frisson lui parcourt l’échine, que son tic- un dodelinement de la tête sur les épaules comme un enfant qui cherche à s’endormir- évolue pour son compte...il pense ; ce n’est pas comme d’habitude...bien sur lui est là, parmi les victimes...mais il y a autre chose...les masques semblent mimer les masques...

Extrait du Washington Post, 8/7/1976. Par Bud Harrington :
« Le seul rescapé de l’attentat du 7/7, est un enfant de huit ans ; Thomas Nool. Il a pu être extrait des décombres de l’immeuble après trente six heures durant lesquelles, dans un réduit d’une coudée de hauteur constitué par l’enchevêtrement des poutres du plafond, il a assisté à l’agonie de sa famille ; sa mère, ses deux frères et de sa petite sœur Clélia, quatre ans, morte dans ses bras. L’autre membre de la famille, son grand-père, qui assurait depuis le décès du père en 1972, l’éducation de Thomas, n’était pas dans l’immeuble au moment des faits. Sous le choc il fut transféré à l’hôpital. Thomas, sortant des décombres encore fumants, demanda à voir le seul membre de sa famille qui lui restait. Amené à l’hôpital il y recueillit le dernier souffle de son grand-père dont le cœur venait de lâcher.

-Qu’est ce qui vous chagrine patron ?...pour une fois qu’un criminel nous est livré en même temps que ses victimes ! -
Herbert sort Roug de sa rêvasserie ; -je ne sais pas...ce n’est pas lui qui les a tués !...c’est bien lui que nous recherchons, c’est bien lui « l’Agrafe » !...mais ce n’est pas lui qui a massacré les Lodgs...car s’il n’a pu se suicider avant de commettre ces actes, il n’a pu le faire après non plus !...s’il avait le dessein, pour un quelconque motif, de mettre fin à sa série de meurtres, il l’aurait fait avant de les perpétrer, je veux dire avant la scène du crime, par remords des précédents et non face à l’horreur de ceux-ci...le processus pathologique étant amorcé s’en extraire eut été reprendre contact avec la réalité, or la seule façon d’expier pour un serial killer est, soit de recommencer soit de se faire pénitence de son vivant...la mort étant pour eux une sanction bien trop tendre !...une fois le processus pathologique enclenché, il répond à un rite, à quelque chose de minutieusement établi, préparé, programmé...sa propre destruction eut été concevable avant le déclic, avant d’arriver chez les Lodgs...non ! , il s’est passé ici quelque événement qui l’a déprogrammé-...la tête de Roug est un métronome...


-Bud Harrington n’est pas marié, ne fume pas, ne boit pas, ne fait pas de sports, ne prend jamais de vacances, ne vit que pour son travail et la quête enivrante des scoops. Il a une théorie selon laquelle, et par le truchement des relations privilégiées qu’entretient la presse avec la police aux U.S.A, il est devenu célèbre et riche, mettant à l’ombre de nombreux criminels : étant connu l’influence, à l’âge adulte, des traumatismes affectifs de l’enfance, il convient de répertorier dans les annales judiciaires, tous événements violents survenus chez les enfants entre trois et dix ans, et ayant fait l’objet d’un faits divers loco-régional.
...c’est dire l’importance qu’il porta dès lors à l’enfant Thomas Nool !...Bud montrera pour cet enfant aux yeux noirs, si grands, si tristes, si éperdus puis pour cet adolescent timide et esseulé, puis pour cet adulte diaphane exilé sur le sol au milieu des huées, un affectueux et bienveillant amour, proche de celui qu’un père aurait porté à un fils au destin pathétique.
Bud vint le voir régulièrement à l’hôpital après l’attentat, le couvrit de cadeaux, plus tard il intercéda pour qu’il obtienne cette place d’archiviste à Ryngway, tenta discrètement de loin en loin, de combler matériellement et affectivement, une partie de l’immense fossé qui continuait de se creuser entre Thomas et le reste de l’humanité.

Dès que Bud eut, porté à sa connaissance, le fait que les deux premières familles victimes de « L’Agrafe », comprenaient cinq membres dont une fillette de quatre ans, il sut, d’instinct, que « l’Agrafe » et Thomas ne faisaient qu’un !
Il vécut alors un enfer, écartelé entre son devoir d’homme de dénoncer Thomas, sa passion du scoop et l’amour porté à son protégé. Il erra ainsi, un mois, quand Thomas frappa une troisième fois...faisant de Bud un complice !...il comprit alors que si ses devoirs restaient les même, ses choix, eux, se restreignaient...

Il lui fut aisé de suivre Thomas lors de ses repérages, jusqu’à la maison des Lodgs. Il y sonna le 7 du mois et enraya le processus pathologique de Thomas.
Peu de temps après Thomas entra, constata...et pensa « enfin ! »
Roug sait qu’il ne verra plus jamais ces masques.


Old-dream est contrarié, il aimerait bien savoir, depuis le temps qu’il garde le vieux cimetière d’Yre-Valley, si paisible, qui s’évertue chaque jour à agrafer, sur la tombe d’un certain Thomas Nool, un cœur de crépon rouge.

3

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,