Soudain l'absence

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Intermittente de l'écriture, dans la catégorie Supersenior. Des mots, des phrases, qui jaillissent parfois, qui viennent sans qu’on les cherche, allez savoir pourquoi  [+]

Image de Eté 2016
Depuis combien d’années n’avaient-ils pas eu leurs trois enfants ensemble, là, autour de la table de leur cuisine ?
Cinq, six ? Plus peut-être...

Non, ils ne peuvent pas venir. Impossible. C’est ce qu’ils lui ont répondu lorsqu’il les a invités pour les soixante-dix ans de leur mère. Il leur a pourtant téléphoné plusieurs semaines avant l’anniversaire, pour qu’ils puissent s’organiser, être disponibles. Insister ne servirait à rien, juste à les contrarier. A quoi bon ? Alors il a raccroché, déçu pour elle qui se faisait déjà une joie d’avoir toute la famille réunie. Les grands et les petits. Pour un jour de fête.
— Ils sont très pris.
Une fois de plus, elle leur trouve des excuses :
— Ils sont loin, ils ont leur travail, leurs enfants passent des examens...
Sur son visage, sa déception, son chagrin.
— Ils vont faire tout leur possible pour se libérer.
Ils n’ont rien dit de tel, mais les larmes dans les yeux de sa femme lui font mal. Alors il invente.
Elle-même ne semble plus tellement croire aux prétextes qu’ils avancent pour ne pas venir.
Oh, bien sûr, ils prennent régulièrement de leurs nouvelles, au moins une fois par mois. Pour ça, ils ont de la chance, pas comme leur voisine, pauvre femme, qui ne sait même plus où son fils habite.
Et de temps en temps, un coup de téléphone annonce la visite de l’un ou de l’autre, ils ont alors le coeur en fête toute la journée. Et il la voit s’agiter dans sa cuisine pour lui préparer son gâteau préféré, parler et rire toute seule. La visite est toujours trop courte, à peine le temps de manger un morceau du gâteau, distraitement. Bien sûr, l’horloge ancienne du grand-père, il peut l’emporter, si cela lui fait plaisir. Quand il est parti, ils oublient leur tristesse un instant, en commentant les photos des petits qu’il a bien voulu leur laisser. Les petits qui leur sourient tous les matins, là sur le buffet, lorsqu’ils boivent leur café en parlant encore d’eux.
Parfois, sur la route des vacances, ils font un détour, une courte halte. Ils annoncent leur passage avec leur téléphone portable. Ils ne sont pas loin. Les enfants ont soif. Est-ce qu’ils peuvent s’arrêter un moment ? Quelle question ! Tout le temps qu’ils veulent. Le temps d’effleurer le bonheur, le temps de leur ouvrir les bras, et de les refermer sur le silence et le vide. Ils sont déjà remontés en voiture. Mais quoi, il ne faut pas se plaindre, ils sont tous en bonne santé, c’est l’essentiel...

Ils se sont libérés, ils sont venus, leurs trois enfants ensemble enfin, et c’est bien. Il parle, il parle, il a tant de choses à leur dire. Il raconte, en riant, quand ils étaient petits, les vacances, un été, ils avaient loué une tente pour faire du camping.
— Vous vous rappelez ? C’était en Bretagne, dans un petit village qui s’appelait...
Il ne se souvient plus. Leur mère a plus de mémoire. Sûr qu’elle saura leur dire le nom. Il se tourne vers elle :
— Comment il s’appelait ce vill...
Mais, à côté de lui, il y a une chaise vide. Il se tait brusquement, choqué. Le temps d’un souvenir heureux, il a oublié.
Oublié que leurs trois enfants sont venus, ensemble, pour l’enterrement de leur mère cet après-midi.
Soudain, son coeur avait lâché prise.
Alors, il ne raconte plus. Il pleure.

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