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Sortir du brouillard

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Nous sommes au début du vingt-deuxième siècle. En automne, une épaisse couche de brouillard recouvre régulièrement tout l'hémisphère au nord du Sahara et a tendance à s'étendre en surface et en durée. Malgré cela, les déplacements ne sont pas dangereux. La révolution numérique a retourné le problème. On a une puce identitaire greffée sous la peau, peu après la naissance. Même dans la purée de pois, il n'existe plus de zones blanches. Où que l'on se trouve, on est connecté, tracé, suivi, pointé. On ne cherche plus le réseau pour prendre contact avec les siens, mais plutôt comment se soustraire à la toile, aux sollicitations des associations, aux démarches commerciales, aux enquêtes policières justifiées ou non. On n'a plus aucune intimité, tout le monde peut savoir tout sur n'importe qui et n'importe quand. Dans ce monde où la moralisation de la vie privée comme publique est devenue la seule règle, chacun cherche à s'échapper pour connaître un peu de tranquillité. Ici et là, se forment des groupes qui essaient de fuir la dictature de l’œil. On l'appelle : " l’œil ", parce-que l'on a le sentiment qu' il voit tout, mais on aurait pu aussi bien l'appeler: " l' oreille", parce qu'il entend tout. Tout le monde peut-être suspecté, au moindre écart, on peut venir vous chercher, publier devant vous, ce que vous avez dit ou fait l'année dernière, vous inculper, vous enfermer...

Malgré cette morale omniprésente, les inégalités persistent. Les plus riches, qui depuis longtemps connaissent le proverbe: " Pour vivre heureux, vivons cachés!" ont senti le moment propice pour partir. Ils ont réussi a construire une base spatiale sur la face cachée de la lune. C'est un abri assez sophistiqué, bâti sur plus de dix kilomètres carrés et qu'il faut étendre encore pour améliorer l'autonomie des quelques centaines d'habitants qui y résident et qui commencent à se multiplier. On y a crée un hôpital, car les ennuis de santé existent là aussi. La pesanteur, plus de six fois inférieure à ce qu'elle est sur terre, pose des problèmes de circulation sanguine qui ne peuvent se résoudre avec de simples bas de contention. Pour compenser ce manque de poids, on a mis en service une usine de chaussures et de vêtements plombés.

Une centrale hybride solaire/nucléaire alimente des usines qui fournissent ou recyclent en permanence un air respirable, deux fois plus riche en oxygène, parfois trop chargé en vapeur d'eau. Cet air est emprisonné sous d'immenses cloches de verre teinté qui s'obscurcit progressivement jusqu'à devenir complètement opaque, pendant 6 heures toutes les 24 heures exposées au soleil. Dans le noir, l'effet inverse est obtenu par d'énormes paraboles géostationnaires, qui se déploient ou se replient quotidiennement pour réfléchir ou pas, la lumière solaire. Ainsi, on garde le sentiment de vivre sur le même rythme que sur l'astre maternel.

Il a fallu fabriquer de l'eau en grande quantité, dans de grandes usines où l'on réalise la synthèse de l'hydrogène et de l'oxygène, mais au bout de quelques temps on est arrivé à saturation. Maintenant cette eau se recycle naturellement, sous l'action du soleil on a une forte évaporation, les nuages se forment, se condensent et retombent en pluie pendant la nuit lunaire. Avec le retour de l'ensoleillement il se forme une épaisse couche de brumes, on ne voit plus rien au-delà de quelques mètres... Mais, ici aussi, on est connectés, les portables servent de guide et on ne tarde pas à mettre en œuvre des souffleries thermiques qui essaient tant bien que mal d'assécher l'atmosphère, mais cette humidité récurrente pose problème.

On a une vie qu'on veut normale, rythmée par le travail et les divertissements. Les légumes, cultivés sous serres dans une atmosphère chaude et humide ont un bon rendement. Il faut dire qu'on a évité d'importer les parasites. Chaque navette en provenance de la planète mère est sérieusement désinfectée, mais certaines contaminations ne sont pas impossibles. On a quelques animaux, mais ce sont uniquement des animaux de compagnie, même ceux qui fournissent des œufs et du lait ont la possibilité de finir tranquillement leur vie sans crainte de l'abattoir. En plus on a acclimaté des abeilles qui ont le même rôle pollinisateur que sur terre et qui produisent un miel d'excellente qualité, ainsi que des lombrics qui aèrent les terres arables. En fin quelques bâtiments hébergent des grillons et des sauterelles fournissant largement les protéines nécessaires, la nourriture est surtout végétarienne.

La vie sous cloche est pleine de contraintes, mais les humains qui sont installés là, n'ont surement pas l'intention de retourner sur terre où la vie devient intenable .La surpopulation, le réchauffement climatique, qui a entrainé une montée des eaux de plus d'un mètre et la persistance des brumes provoquent des vagues migratoires sans précédent. Les catastrophes naturelles se succèdent. Les accrochages entre les communautés se multiplient. Aussi, les plus riches n'hésitent plus et débarquent par centaines, chaque semaine à l'aéroport lunaire, ce qui donne du travail à ceux qui sont déjà installés pour les accueillir. 0% de chômage, tout le monde est occupé, il y a tant à faire ! Les usines tournent à plein régime, il faut s'agrandir sans cesse, créer de nouvelles écoles, des magasins d'alimentation... Les producteurs ont beaucoup à faire pour répondre à une demande en augmentation permanente. Les ateliers de confection ne sont pas en reste: les nouveaux venus ont amené de l'or. Les vêtements fabriqués avec ce métal précieux sont bien plus beaux et plus faciles à porter que ceux qui contiennent du plomb et en plus on élimine tout risque de saturnisme. En vingt ans, la population sur le sol lunaire va passer de quelques centaines d'individus à plus d'un million!

Il y a même des arènes, couvertes et ventilées, dans lesquelles on peut faire du sport... Et là, une fois quittés les habits lestés, les performances sont remarquables, mais tous ne pensent pas à jouer. Certains ont bien compris l'importance stratégique de quelques emplois clés, liés notamment aux commandes des appareils responsables de la régulation thermique et de l'hygrométrie, aussi ceux qui occupent ces postes sont particulièrement chouchoutés pour que les périodes de brouillard à couper au couteau ne se reproduisent plus. Les espaces conquis sont rapidement surchargés. La gestion d'une atmosphère saine, où les problèmes de pollution et d'hygrométrie sont permanents, est délicate et l'envie de continuer à fuir est de plus en plus présente.

Heureusement les scientifiques ont suivi, les ingénieurs travaillent sans relâche et le projet de coloniser la planète Mars est bien avancé. On prévoit même d'ici la fin du siècle d'aller sur Titan, qui présente des conditions de vie plus favorables et dans un futur plus ou moins lointain d'atteindre Pluton... Et, lorsqu'on aura maitrisé l'énergie libérée par la fusion de la pierre, on disposera des ressources et de la puissance suffisante pour accélérer la vitesse de la planète, qui échappant définitivement à son orbite solaire pourra emporter des humains, ou presque, car des mutations génétiques se font déjà sentir, à travers la Voie Lactée vers des Soleils nouveaux, à la conquête de l'univers.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Jean Calbrix · il y a
Un beau TTC, reposant sur le constat que la vie sur terre deviendra impossible, et qui jette les bases scientifiques pour la colonisation de la lune avec une finale qui ne manque pas d'enthousiasme ! Bravo, Nono, pour votre belle imagination ! +5
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Nonno de Saint-Malo · il y a
Merci beaucoup.
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Nonno de Saint-Malo · il y a
Merci. Meilleurs vœux à vous aussi.
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Miraje · il y a
Sorti des brumes ...festives pour apprécier et voter.
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Flore · il y a
Un récit futuriste bien mené malgré la brume, bravo, mes voix.
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Nonno de Saint-Malo · il y a
Merci.
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Yasmina Sénane · il y a
Beau texte d'anticipation !
Apprécierez -vous "Un scoop" écrit pour ce Prix ?

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Nonno de Saint-Malo · il y a
Merci. J'ai apprécié votre scoop.
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Fraziejames · il y a
Un véritable univers en construction. Mes votes
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Nonno de Saint-Malo · il y a
Merci.
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Robert Bousquet · il y a
bon , c'est bien beau tout ça , nonno, mais tes méninges doivent chauffer ;
je vais regretter de ne pouvoir attendre pour voir ça ! bravo , vote maxi !

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Nonno de Saint-Malo · il y a
Merci, attends, il y a une suite.
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Pascal Depresle · il y a
Tout un programme !
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Nonno de Saint-Malo · il y a
Merci.
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