Sordide affaire

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Je scrute les terrains vagues qui m’entourent. Je fouille du regard la voie d’eau en quête de signes de vie. Rien ! Même pas le moindre souffle qui ondule la surface de l’eau du Grand Canal. Je me sens seul au monde, pas une âme qui vive. Je vais pouvoir me délester de mon fardeau.
Soudain un chaland sort du noir et s’amarre au quai. Je me plaque au sol et roule discrètement en bas du talus en entrainant ma charge.
Le sac en plastique se déchire. Une chaussure apparait.

- Merde ! Rose, pourquoi n’es-tu pas resté dans ton lupanar ? Il fallait que tu rencontres ce fumier de Jules !
Et que vais-je faire de toi ? Je voulais que tu accomplisses ton dernier souhait : naviguer vers ta ville de naissance, Amsterdam.
- Rose, notre situation est vaudevillesque. Tu ne dis rien ? Parle !
J’avais oublié que tu n’étais plus de ce monde et pourtant nous voilà, tous les deux couchés côte à côte. Combien de temps cela va-t-il durer ?

Rose a toujours été ma protégée. À 10 ans, nous étions très liés tous les deux. Sa mère était une fleur de macadam appréciée par ses clients. Rose était souvent seule à la maison. Nous profitions pour nous rencontrer chez ma grand-mère qui appréciait la jeune fille.
Les années ont passé. Nous avons grandi et le sexe était devenu une de nos préoccupations majeures, jusqu’au jour où elle a décidé de voler de ses propres ailes, sans moi.
Elle n’a pas pu déployer ses élytres bien longtemps, elle a été happée par les amis de sa mère qui en ont fait une belle jeune courtisane.
Il ne me restait que mes larmes pour me consoler.

De temps en temps Rose faisait la une des journaux locaux pour des faits divers sordides. Récemment elle avait été condamnée à 6 mois de prison pour avoir émasculé Jules, qui abusait-elle de temps en temps. Le châtré ne lui avait jamais pardonné son geste. Sa volonté était de l’envoyer en enfer.
Rose se sentait en danger, elle me l’a fait savoir par sa mère.
-Tu devrais aller chez ma fille, ce soir, m’a-t-elle dit.
En arrivant chez la jeune femme, son appartement était illuminé et Luciano Pavarotti interprétait L’Ave Maria de Schubert.
- Rose, où es-tu ? C’est moi !
Pas de réponse. J’ai arrêté la musique. Des cris lugubres ont couvert le silence de la nuit. J’avais la sensation d’avoir la chair de poule.
Deuxième tentative vocale pour la localiser. Aucune réponse.
J’avance dans la maison. Je poursuis ma progression de pièce en pièce. Soudain, j’aperçois un corps allongé à côté de la baignoire. C’est Rose à demi nue avec une cordelette autour du cou.
Affolé, je mets le corps dans un grand sac plastique et je l’emporte sur le dos. Je sors de la ville et me dirige vers les friches au bord du Grand Canal.

Couchez au fond du talus, je prends le pied de Rose, je le pousse dans le sac. Sa cheville est tiède. Je sens la fureur m’envahir et j’ai l’impression que les forces de vies et de mort se combattent.
- J’aurais dû te laisser au sol à côté de ta baignoire et prévenir la police.
Je sens des secousses dans le sac et j’entends un râle. J’ouvre le sac et au même moment quelqu’un m’interpelle.
- Que faites-vous là avec un corps dans un sac ?
Je suis stupéfait, abasourdi. Impossible de prononcer le moindre mot, je sens un grand coup sur mon crâne. Plus rien ! Je suis tombé dans les bras de Morphée.

J’ai perdu la notion de temps. Je me réveille avec un mal de tête, allongé sur un brancard, avec plusieurs paires d’yeux rivés sur moi.
- Je ne suis pas un assassin, il faut me croire !
- Peux-tu nous expliquer pourquoi tu transportais une jeune femme à moitié nue dans un sac poubelle ? Hurle un policier.
- J’ai perdu la tête. J’ai trouvé Rose couchée à côté de sa baignoire et j’ai voulu exaucer son dernier vœu. Nous étions amis quand nous étions enfants et en plaisantant elle m’avait toujours dit « le jour de ma mort, tu me porteras dans le Grand Canal et je voyagerais au fil de l’eau jusqu’à Amsterdam ».
- Et tu t’imagines que nous allons te croire, réplique le policier.
- Je vous dis la vérité, monsieur l’agent.
-Tu seras transféré à l’infirmerie de la prison et incarcéré pour meurtre.
- Non ! Ne faites pas cela, je vous en supplie.
- Quelqu’un qui a tué une femme n’a pas à me supplier. J’ai l’impression que tu ne réalises pas la gravité de ton geste.
- Monsieur l’agent, je suis innocent ! Et qu’avez-vous fait du corps de Rose ? Vous devez la déposer sur les flots du Canal. Je le lui avais promis.
-Ta Rose a été transférée aux urgences de l’hôpital. Ne t’inquiète pas pour elle, l’urgentiste est confiant, il la sauvera. Il faudra un peu de temps pour qu’elle se remette après son coma.
J’avais encore la tête encombrée de remords. J’étais considéré comme un criminel, alors que je n’avais tué personne et surtout pas Rose.
Les jours passèrent ainsi que les semaines et j’étais toujours en prison à clamer mon innocence.
Enfin un matin, après la condamnation de Jules, un gardien est venu m’annoncer que je suis libre et que quelqu’un m’attend, avec impatience, à la sortie de l’établissement pénitencier.
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Hortense Remington · il y a
Une histoire sordide en effet mais très bien ficelée et intrigante avec une fin rassurante !
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JAC B · il y a
OUF! J'ai eu peur! Tout est bien qui finit bien, Rose ferait bien de changer de voie (!!)
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Marie Guzman · il y a
oh j'adore votre récit, une écriture ciselée qui me donne envie de découvrir d'autres textes
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Adrien Voegtlin · il y a
Merci pour votre commentaire.
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Joëlle Brethes · il y a
Tout était mal qui finit bien !😊
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M. Iraje · il y a
Une Rose au parfum ... !