Sombres Jours de Juin

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«  Alors, vous en dites... ?
- Vous déprimez un peu monsieur Blanc, il n’en est de plus causes.
- Oui, comme tous les parisiens ! Vous me faites rire, tiens.
- Cela fait l’or de mon métier. Mais j’avoue qu’en ce moment le nombre de mes patients augmente ». Le thérapeute se leva tournant le dos au bureau. Il s’avança vers la fenêtre pour y fermer les volets.
« C’est ce temps, regardez-le ! Un bout de toile grise...
- Grise sombre... C’est triste.
-...c’est stimulus d’anxiété...
- C’est le temps !... »
Le thérapeute aguerri déclara vivement en levant le doigt comme pointant sa propre idée.
« Non, c’est somatique !
- Le ciel ?
- Non, le malheur des gens. En quel mois sommes-nous ? Juin ?
- Le 19 plus exactement.
- Soit, juin est le renouveau du soleil, de la chaleur, le tourisme est florissant...
- Et les baigneuses aussi ! coupa monsieur Blanc.
- Vous, au moins, demeurez puérilement gai, au fond. Bref, nous manquons de vigueur à l’instar de la nature. Cessez d’en faire une fatalité. Sortez, allez au cinéma avec votre fiancée, allez au parc, au au restaurant, que sais-je, votre « spleen » n’est que passager.
- Vous devez avoir raison, une fois de plus. Au revoir, et merci !
- Merci à vous. Ah ! le désespoir fait recette, dit-il tout bas en rangeant l’argent dans son tailleur. »
Théophile Blanc rentra chez lui. Il n’acheta pas de billet au cinéma, ne fit pas de détour par le parc. Il rentra vivement rejoindre un lieu sûr, son petit foyer. Comme on le voyait autour de lui, ils étaient de plus en plus grouillant dans la ville à se hâter d’un point A à un point B, un point c’est tout. Paris, Dunkerque, Metz... Du Havre à Nice sous un ciel noirâtre auquel les habitants faisaient profil bas toutes ces villes semblaient devenir des fourmilières agitées avant la pluie. Trois semaines que la météo annonçait un ciel sans nuages. Il y avait quelques cumulus effilés, on ne le leur reprochera pas. Mais qu’était-ce que cette teinte qui montait de l’horizon ? Ce dégradé qui formait comme un anneau sombre dans la stratosphère ?
Une femme qui allait dans quelques semaines devenir Madame Blanc, entra dans l’appartement. Son fiancé était déjà là, dans la petite cuisine ouverte sur le petit salon. Il avait laissé allumé la télévision, pour « rester informé », bien qu’il fut concentré sur le boulgour qu’il faisait cuire. Lucienne embrassa la joue tendre d’un visage tendu. Elle laissa tomber son sac et sa veste dans son épopée vers le canapé. Elle n’y bougea plus, comme épuisée, inhibée. Lasse, elle voyait sans regarder les images qui défilaient à l’écran. Il faisait si sombre dehors, il était à peine 19h. Ils étaient en sécurité, à la lueur chaude des ampoules.
Théophile la rejoignit, deux assiettes de boulgour à la main. Ils mangèrent, lentement. La télévision les captait, tantôt qu’elle remontrait les mêmes images du Ciel Sombre. C’était le fait sensation. Tous les jours, chaque fait était l’occasion pour les journalistes d’en parler, de faire de l’audience parmi l’audimat passif, qui voyait sans voir plus loin.
« Tu as passé une bonne journée à la cafette ? »
Sa concubine parlait d’une voix morne et sourde :
« Sans plus. Tout le monde voulait partir plus tôt, le barman, le cogérant, les serveurs. Même Ylanne !
- De la compta ?
- Non, c’est elle qui s’occupe du bar. Ils étaient tout chose. Pourtant c’était une bonne journée, je crois, on a eu plein de clients. Je les voyais sortir de chez eux, déboucher des rues et je ne sais pas, ils allaient directement chez nous.
- Dehors semble... étrange. J’ai préféré y rester le moins possible.
- On sortait avant, même cet hiver où il a fait froid. Qu’est-ce que tu as ?
- Qu’est-ce que l’on a. Toi aussi tu as un drôle d’air. Tu es pâle, fatiguée...
- J’ai eu beaucoup de travail. Le Dr Lux a su expliquer ton coup de mou, d’ailleurs ?
- Peut-être ? Il m’a parlé que le ciel ou je ne sais quoi ne faisait plus fleurir le tourisme. »
Lucienne se redressa :
« Il perd la boule, tu l’as payé pour ça ?
- Cela me paraissait clair à ce moment. Je ne comprends pas... non, il devait avoir dit autre chose mais quoi ? Ah et ce temps, ce temps ! Gris, ça m’énerve !
- Calme toi, voyons. Certes, tu ne te rappelles plus de ce qu’il a dit, mais ce n’est n’est pas grave. On va très bien comme ça. Regarde, la télé montre le Ciel Gris de cet après-midi, on en saura quelque chose.
- Tu as raison, une fois encore. Je me fais des idées pour rien. Il est drôlement gris ce ciel !
- Quoi le ciel ?
- Euh, je ne sais pas. Il a quelque chose. Peu importe... »
Ils s’endormirent.
Lucienne tarda à se lever et ouvra la cafette tard dans la matinée. À vrai dire, tout le monde du peu qui s’aventura dehors semblait avoir fait de même. Les employés vinrent au compte-goutte, le cogérant ne vint même pas. Pendant que ces derniers servaient les premiers client, leur cheffe resta derrière la vitrine. Il était déjà midi. Mais c’est dans une lueur presque matinale qu’errait un unique sans-abri sur la place. Il marchait en rond, courbé. Une peur sordide creusait son visage, ses mains verdâtres. Il regardait au dessus de lui, il croupissait sous ses vêtements, croulait sous une incursion fantôme. Il avait le regard du fou, de la bête égarée du troupeau. Il s’appelait Harold. Bureaucrate aguerri et fier. Il avait dans l’anxiété qui l’avait pris depuis quelques jours, oublié ses clés. D’habitude loup solitaire, alors que tout le monde rentrait chez soi, il passa la nuit dehors. Le voisinage était trop épuisé pour écouter le bruit de ses cauchemars. Mais il n’avait pas dormi. Il s’était fait torturer, par qui ? par quoi ? Maintenant il était piégé, isolé pour être pris. Il arpentait la place et regardait sans cligner des yeux l’aurore grise qui s’élevait au-delà des immeubles. L’oiseau qui passa devant son visage, lui fit perdre de vue l’espace d’une seconde le Ciel Gris. L’oiseau pouvait voir une coquille presque vide derrière deux yeux secs. L’homme en devint fou. Il courra. Il courra, il se cogna contre les murs, candélabres, vitrines et ne trouva un repos rougeâtre que dans celle brisée et tranchante de la cafette.
« Horreur ! »
Tout le monde vit la masse se fracasser. Tout le monde sortit en hâte mais n’eut guère de souci pour le mort, la place, grise, ne leur en donnait le courage. Lucienne, en retrait, leva les yeux au ciel, le gris s’était un peu plus rapproché du soleil. L’horizon, devenu noir ne laissait même plus idée de crépuscule. « On fait quoi maintenant ? » Les gens marchaient sans penser qu’ils marchaient ni pourquoi. Certains répondirent ponctuellement qu’ils en avaient peut-être une idée mais qu’ils l’ont oubliée, « peu importe je n’ai pas besoin d’y penser. »
Il fit nuit tôt. Puis il fit noir, vraiment noir. Le Dr Lux sortit le lendemain, vers 15h. La ville dormait, vidée d’énergie. À la lumière d’une torche il marcha dans les rues vides. Il appelait... Il vit longeant les murs, quelqu’un dont il savait qu’il travaillait au Café Lucienne.
« Pourquoi diable errez-vous ainsi à l’aveuglette ?
- J’essaye de comprendre, comme vous je suppose.
- Je le conçois. Vous travailliez bien avec Lucienne Anzoh ? Comment va-t-elle ? questionna le thérapeute, inquiet.
- Je n’en ai pas la moindre idée. Je ne suis pas allé travailler hier...
- La fatigue.
- Oui exactement...
- Et vous ne savez pas d’où elle vient.
- Exact, comment le savez-vous ?
- « Peu importe » c’est ce que vous conclurez quelque soit ma réponse !
- Oh... à vrai dire, peu importe, je me sens faible, pas vous ?
- Non ! Ne sombrez pas, oui tel est le mot !
- Je... quoi ? » Le cogérant vacilla, déboussolé, noirci.
« Vous aussi ! Ah, allez au diable vous êtes fait ! Voyons, il reste Lucienne et Théophile. »
Le thérapeute courra chez Blanc, le trouva dans son corridor, on aurait cru qu’il dormait. Lux fuyait, dans la rue, quand sa torche illumina une jeune femme. « Lucienne ! » cria-t-il tant soulagé qu’apeuré. Il courra vers elle. Sa torche faiblit, prise par la nuit. La lumière disparut, trop tôt ! Il resta debout, lucide, si l’on ne peut voir, alors rien n’existe.
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