4
min

Solitude Lake

Image de Vero

Vero

114 lectures

117

Enfin, nous y sommes, après toutes ces heures de montée dans les cailloux ! Je pose avec soulagement mon sac à dos et m’assois dans l’herbe, face au lac. La vue est superbe. Jérémy vient me rejoindre.
— Ça va ? Pas trop fatiguée ?
— Si, j’en ai plein les pattes ! Pour une première journée de marche, on a démarré fort ! Mais ça en vaut la peine. Ce lac, d’un bleu turquoise, avec tous ces sommets autour... C’est magnifique !
— Et tu verras demain, il sera encore plus beau au lever du soleil. Si on a de la chance, on verra même des animaux s’y abreuver, des wapitis ou des élans...

Je pose ma tête sur son épaule et nous restons un moment à regarder le paysage qui nous entoure. Autour de nous se dressent des sommets culminants à plus de 4000 mètres. Nous y voilà, dans les montagnes Rocheuses. Cela faisait tellement longtemps que l’on en rêvait...

— Je vais monter la tente, dit Jérémy en se levant. On s’installe où ?
— De préférence un endroit plat avec de l’herbe, on sera mieux ! Tiens, par là, ça semble bien.

Nous sortons nos affaires et commençons à nous installer. Je marche nu-pieds dans l’herbe mais me ravise : elle est rêche à cette altitude. J’enfile des chaussures légères.
— J’irais bien goûter l’eau du lac, tu viens ?
— Sans moi, elle doit être gelée ! Je vais plutôt préparer le repas.

Quelques cris de marmottes résonnent tandis que je m’éloigne de notre campement. Quel calme ici... « Solitude Lake », ce lac porte bien son nom. On se croirait seuls au monde. Les quelques randonneurs qui étaient venus jusqu’ici sont déjà repartis.

Le soleil ne va pas tarder à disparaître derrière les montagnes, dans une heure il fera nuit. Je frissonne. Dans l’eau du lac devenue grise, les sommets s’y reflètent. Une ombre bouge... Le reflet d’un rapace, un aigle sans doute. Je lève la tête, il a déjà disparu.

Je m’approche du lac, enlève une chaussure et y trempe le pied. Je l’en retire aussitôt, elle est gelée ! Tant pis pour la baignade.
Jérémy me fait de grands signes pour me dire de venir. Le repas doit être prêt. Nous le mangeons rapidement en contemplant le lac. La nuit est tombée, les premières étoiles apparaissent. Quelle paix... Mais la fatigue se fait ressentir, et nous regagnons notre abri de toile.

Un bruit me réveille soudain. A côté de moi, Jérémy dort profondément. Je n’arrive pas à me rendormir. Il doit y avoir un animal tout près de la tente, j’entends des frôlements, des légers grognements. Je sors de la tente le plus discrètement possible. Pourvu que je ne me retrouve pas nez à nez avec un ours...
Rien dehors. Pourtant, j’ai bien entendu quelque chose ! Fausse alerte...
Je lève les yeux pour admirer le ciel constellé d’étoiles. La pleine lune éclaire le paysage d’une lueur irréelle.

Je n’ai pas envie de me recoucher et m’approche du lac. Un léger nuage de brume le survole et prend des formes changeantes. Curieux, il n’y a aucun vent, pourtant. Tiens, on dirait un bison. Ah, ça a changé, on dirait un élan. Puis un grizzli. Quand elles touchent la rive, les formes s’évanouissent.

La brume a entièrement recouvert le lac et commence à envahir les rives. Je fais demi-tour pour regagner la tente. Trop tard, elle m’a déjà rejointe. Enveloppée d'un brouillard épais, je ne vois rien plus rien. J’avance droit devant moi, au hasard.
Je ne retrouve plus la tente. Après avoir marché un bon moment, je me rends compte que je suis revenue à mon point de départ. J’ai dû passer à côté sans la voir ! J’appelle Jérémy, doucement d’abord, puis de plus en plus fort. Aucune réponse. Quelle idée d’être sortie en pleine nuit !

Lasse, je m’assois dans l’herbe humide. Je n’ai pas le choix, je dois attendre que la brume se dissipe. Pourvu que ne soit pas trop long. Je commence à être transie.
La brume m’enveloppe, dessinant d’éphémères arabesques. Elle danse, tel un feu silencieux, blanc et humide. Je n’ai plus froid, je ferme les yeux...

Dans la brume, peu à peu, se dessine la forme d’un aigle qui se pose près de moi. Un bison apparaît, rejoint par des milliers d’autres, galopant dans les plaines immenses. Le vacarme de leur cavalcade résonne dans ma tête, devient un martèlement de tambour que des dizaines de mains frappent en rythme. Un chant s’élève, des pieds dansent dans la poussière. Autour d’un feu, un vieil Indien psalmodie : « Nokomis, Nokomis ». L’aigle à nouveau. Il prend son envol et disparaît.

J’ouvre les yeux. Quel drôle de rêve... La brume a disparu. Un jour pâle se lève. Enfin, je vais retrouver Jérémy et la tente !
Mais elle a disparu, ainsi que nos sacs. Où est Jérémy ? Je l’appelle, hurle son prénom, en vain. Il doit être en train de me chercher, lui aussi. Mais pourquoi a-t-il emporté toutes nos affaires ?

Je m’assois, la tête dans les mains. C’est la catastrophe. Seule en pleine montagne, sans nourriture, ni eau... Que faire ? Je ne sais pas par où il est parti, et je n’ai pas de carte. Le mieux, c’est de prendre le chemin par lequel on est arrivés hier.

Je ne retrouve plus le chemin. Pourtant, hier, nous sommes venus par là. Un peu plus bas, je reconnais le col que nous avons emprunté. Pourtant, le paysage semble différent. Il me semble qu’il n’y avait pas autant d’arbres par ici.
Arrivée en bas du pierrier, je suis déjà en nage et j’ai les pieds en compote. Ah, comme je regrette de ne pas avoir mes chaussures de marche ! Je continue à descendre, toujours pas de chemin. Peut-être plus bas, après ces rochers... Non. Je n’y comprends rien. Le chemin a disparu.

Exténuée, je m’assois dans l’herbe. Le soleil est déjà haut. Aucune idée de l’heure, ma montre et mon portable sont restés dans la tente. Une ombre passe soudain devant le soleil. Je mets mes mains devant mes yeux et aperçois un rapace qui décrit de grands cercles au-dessus de moi.
Plus j’avance, moins je reconnais le paysage. Je suis sûre de ne pas avoir traversé cette forêt hier. Où peut bien être Jérémy ? Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé !
Je n’ai rencontré personne depuis ce matin. Une angoisse sourde me noue le ventre. La montagne, que je trouvais magnifique hier, me semble aujourd’hui hostile.

Quand je débouche de la forêt, le soleil commence à descendre. Je suis épuisée et je meurs de soif. J’avance mécaniquement, ne pensant plus qu’à mettre un pied devant l’autre.
Pour me repérer, je monte sur un rocher qui domine la plaine. Je découvre une prairie immense entourée de montagnes, alors qu’hier, une route très fréquentée la traversait. Plus aucune maison, plus de ville, plus de magasin. Plus rien. Un frisson me parcourt de la tête aux pieds. Que s’est-il passé cette nuit ?

J’arrive dans une grande plaine, envahie d’herbes qui m’arrivent à la taille. Je marche comme une automate, sans croire à ce qui m’entoure. Plus loin, de la fumée s’élève. Il y a un village de ce côté. Je m’y dirige, pleine d’espoir. Enfin, des gens qui vont pouvoir m’aider ! Je découvre, stupéfaite, un village composé de tipis. Une vingtaine de personnes, costumées en Indiens, me dévisagent... Une femme dit quelque chose que je ne comprends pas. Un enfant crie et court se réfugier dans les bras de sa mère.

Je m’avance jusqu’à un feu. Un chant s’élève, rythmé par des martèlements de tambour. Des femmes et des hommes dansent dans la poussière. Autour du feu, un vieil homme, les yeux clos, répète les mêmes mots, comme une incantation : « Nokomis, Nokomis... ».

Puis, quand il me voit arriver, il ouvre les yeux et me sourit.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
117

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Luce Marmion
Luce Marmion · il y a
Excellent texte, bravo !
·
Image de Vero
Vero · il y a
:) ça me fait plaisir que tu viennes me rendre visite ici, Luce! ravie que tu aies apprécié !
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de Vero
Vero · il y a
Merci pour ce retour Richard! le système de votes est ce qu'il est, je participe en connaissance de cause et n'ai aucune amertume quant au résultat... Les commentaires que j'ai eus sur ce texte m'ont amplement suffi! merci pour l'info, j'irai faire un tour sur ce forum.
·
Image de Paul
Paul · il y a
Nous pourrions en parler de vive voix. Je vais le lire. Bises
·
Image de Vero
Vero · il y a
Je pourrai le lire la prochaine fois! Merci pour ton passage Paul, à bientôt !
·
Image de Maour
Maour · il y a
Merci pour ce texte que j'ai lu avec plaisir. J'espère que vous apprécierez aussi le mien :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

·
Image de Vero
Vero · il y a
:) merci Maour ! je ne manquerais pas d'aller lire votre texte !
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

·
Image de Vero
Vero · il y a
Merci beaucoup Richard! J'irai lire votre texte, et si vous en avez le temps, je veux bien un commentaire précis et argumenté, c'est très gentil de le proposer !
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Superbe retour aux sources d'inspiration chamanique. Vous décrivez magnifiquement la beauté solitaire du site et les dialogues nous enracinent bien solidement dans la réalité concrète d'une banale randonnée en montagne. Puis le rappelle du titre aux connotations mystiques ("Solitude Lake"), qui n'est pas sans évoquer aussi le genre horrifique ("Eden Lake" ou encore le célèbre Crystal Lake de "Vendredi 13"), nous fait basculer peu à peu dans l'étrange et le fantastique. Mais, contrairement aux films que je viens d'évoquer, le surnaturel n'a rien de vraiment inquiétant : il fascine. C'est un petit peu l'Appel de la forêt de Jack London... Une aspiration à retrouver un état de nature originelle, dans toute sa dimension sacrée. Mais un petit peu inquiétant quand même car votre héroïne n'est pas prête de retrouver son petit ami et sa famille visiblement... Et c'est le seul reproche que l'on pourrait faire à votre texte : il laisse l'histoire en suspend. C'est sympa parce que ça laisse planer le mystère mais c'est un peu frustrant parce qu'on aimerait bien connaître la suite et savoir ce qu'il advient de votre héroïne ! S'est-elle définitivement égarée dans les vapeurs mystiques de la transe chamanique inspirée par ce superbe paysage ? Peut-être auriez-vous pu envisager, à l'instar des grands chamans, de la ramener parmi nous, dans le monde réel à la fin de votre histoire... En tout cas, j'ai vraiment adoré ce texte : j'y vois, comme je viens de le dire, l'histoire d'un personnage qui vit un expérience de transe chamanique au contact d'une nature sauvage et envoûtante. J'ai écrit moi-même un texte de SF d'inspiration chamanique ("Elunaa"). Je le trouve moins bon que le vôtre mais peut-être apprécierez-vous aussi son originalité ? Au plaisir, Vero, et merci pour ce très beau texte !
·
Image de Vero
Vero · il y a
Un grand merci pour ce retour très argumenté, Richard. Une vision chamanique, retrouver un état de nature originelle, oui, ça correspond tout à fait à ce que je voulais décrire. C'est vrai que j'ai laissé des choses en suspens. Il manque aussi certains éléments. Le format court m'a un peu gênée à ce titre, j'aurais aimé développer certaines choses. La fin n'en est pas vraiment une, cette nouvelle constitue plutôt le début d'une histoire plus longue que je pense développer. Encore un grand merci d'avoir pris le temps de commenter mon texte ! J'irai lire le vôtre! :)
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Ah oui ! Très bonne idée ! Je n'osais pas vous le suggérer tant il est vrai que votre texte se suffirait à lui-même avec un simple retour à la réalité, mais si vous souhaitez explorer plus avant l'univers de cette histoire, je ne peux que vous encourager à le faire. Tenez-moi au courant ! Je lirai la version longue avec plaisir ;)
·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Il ne fait pas bon sortir la nuit ... mes votes. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
·
Image de Vero
Vero · il y a
:) merci pour vos votes ! J'irai faire un tour sur votre page ! :)
·
Image de Vanessa Desboeufs
Vanessa Desboeufs · il y a
J'ai envie de connaître la suite!
·
Image de Vero
Vero · il y a
Moi aussi !! ;D Merci soeurette d'être passé par ici, ça me fait super plaisir !! Bon, ben, la suite, comme tu es la 2° à me le demander, je crois que je vais en écrire une... ;)
·
Image de Abi Allano
Abi Allano · il y a
Un récit très bien mené. Moi qui fait du camping sauvage....je vais éviter les balades nocturnes...(-: bravo!
·
Image de Vero
Vero · il y a
Merci Abi ! :)
·
Image de Coraline Parmentier
Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

·
Image de Vero
Vero · il y a
Merci pour vos voix et vos encouragements ! :) j'irai faire un tour dans votre royaume embrumé...
·
Image de Yann Olivier
Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

·
Image de Vero
Vero · il y a
Merci beaucoup Yann ! :)
·