Solitude

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Quand Monsieur Benachour disait qu’il ne lui restait que 100 francs pour vivre, on se demandait s’il avait fait la conversion ou s’il parlait de 100 euros. Dans tous les cas, on voyait bien qu’il ne mangeait pas beaucoup. Il était grand et maigre, et il faisait peine avec ses joues creusées et ses costumes trop larges.

Ma mère répétait qu’il ne fallait pas le plaindre.

— Il a jamais travaillé depuis qu’il est en France et il faudrait en plus qu’il aie une bonne retraite. Il a déjà un appartement pour rien.

Maman a toujours été un peu comme ça, avec les étrangers. Depuis que je suis retourné vivre chez elle, ça me mettait mal à l’aise de l’entendre dire ça parce que, moi, je dépendais d’elle, et à 48 ans, je n’en étais pas fier. Mais c’était provisoire, le temps de m’organiser après le divorce. Avec mon salaire de postier et la pension à verser, je devais attendre un peu pour m’installer seul dans un appartement où je pouvais faire dormir les enfants.

— Quand je vois que tu te lèves tôt pour aller travailler et qu’tu peux même pas t’trouver un appartement…

Je lui répondais : « tu sais, M. Benachour a travaillé aussi » mais je n’en étais pas sûr. De toute façon, maman ne voulait pas y croire. Moi j’étais d’accord avec elle mais il fallait reconnaître qu’au moins Monsieur Benachour était poli. Il disait toujours « bonjour » et « ça va ? » et quand il voyait qu’on était d’humeur, il aimait bien discuter un peu.

Et puis M. Benachour est mort. Elle m’a annoncé la nouvelle et m’a demandé de l’emmener s’acheter une belle robe pour l’enterrement.

— Tu veux aller à l’enterrement de Benachour ?

— Oui. Je dois acheter un foulard aussi. Faut respecter les traditions.

Je l’ai accompagnée au centre commercial. Elle voulait aller à celui qu’ils venaient de construire, plus loin. Ma mère disait d’ailleurs : « tout ce qu’ils font de neuf, c’est toujours loin ». Je n’ai pas discuté. Elle a fait plusieurs boutiques pour trouver une robe noire qui couvrait bien les jambes et les bras, comme celles qu’elles voyaient petite chez les femmes portugaises, quand elles étaient en deuil. On ne se parlait pas, ni dans la voiture, ni dans les magasins. Elle regardait, elle sortait, je la suivais. Elle a fini par trouver.

À la maison, elle m’a proposé un café.

— Et les petits, ça va ?

Ils allaient bien. Avant de partir, je voulais quand même savoir.

— Maman tu es triste ? Triste pour Benachour ?

Je n’ai jamais oublié ses yeux qui se remplissent à ce moment-là. J’y ai repensé à sa mort quand j’ai retrouvé dans ses affaires plein de tracts qu’elle gardait de Jean-Louis Traverse, un type du quartier qui se présentait pour chaque élection locale, « indépendant et nationaliste », et qui faisait toujours un tout petit score. Ce n’était pas très sérieux mais ma mère l’aimait beaucoup.

— Qu’est-ce que tu fais ? m’avait dit un copain venu m’aider.

— Rien. Je me demande pourquoi ma mère a gardé ça.
Il a souri.

— Tu sais, les vieux…

J’arrivais pas à me faire à l’idée que ma mère, elle faisait partie des vieux. Pourtant, quand je lui ai demandé « t’es triste pour Benachour ? », elle a répondu :

— C’était l’seul qui m’parlait. Je suis la seule vieille maintenant dans l’immeuble.
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