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Sol mortuus est

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Bruno Malivert

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Une pluie qui n’en était pas une tombait sans discontinuer depuis des heures. Combien étions-nous ? Combien d’entre les survivants, qui pataugions dans le cloaque mortifère où notre mauvaise étoile nous avait conduits. Combien à avoir encore suffisamment de souffle pour hurler en silence une prière ou une supplique, implorant que cette pluie duveteuse qui cendrait tout à des lieues à la ronde cesse enfin. À quel moment cette myriade floconneuse, tourbillonnée par les vents des enfers terrestres et qui s’insinuait par tous les pores d’une existence qui n’avait plus droit de cité, finirait-elle par s’épuiser ?
Agenouillé parmi les miens alignés sur une longue file, j’attendais mon tour. Surtout ne pas lever la tête, encore moins les yeux.

Je fais corps avec un environnement de désolation et de désespérance. Je sens bientôt des larmes, s’il m’en reste encore, s’insinuer dans les sillons de mes joues faméliques jusqu’aux commissures de mes lèvres. J’ai aussitôt le goût du sang à la bouche.
Combien sommes-nous ? Jamais, en ces heures torrides estivales où nos vies avaient basculé, nous n’aurions cru qu’un tel froid glacial nous transirait bientôt. Jamais nous n’aurions imaginé à notre arrivée que ces milliers de scories qui nous fouettaient le visage, détrempant tous nos habits, enflammeraient bientôt nos entrailles. Atroce martyre à venir qui serait le nôtre.
Je ne sens plus la douleur, je suis à bout de tout et pourtant il faut me lever une fois encore, juste le temps d’un dernier sursis avant que l’inéluctable m’emporte et que je virevolte à mon tour, duveteux dans les airs viciés. Épuisant mes forces, j’ai usé jusqu’à la corde ce qui me reste de survie. J’y suis ! Et l’innommable est à venir.
Je vois tout autour de moi des corps aux visages défigurés par d’atroces grimaces à l’instant de leurs ultimes secondes de vie, affalés les uns sur les autres.
Combien de fois m’étais-je dit dans ma vie d’avant que le temps est ce que l’on en fait... J’esquisse un rictus qui se veut un sourire ironique. Dans mon esprit, « on » ne pouvait être que moi, le seul maître de mon destin. Foutaise ! Ces lieux mortifères m’irradient de leur vérité. Non seulement le temps n’a jamais été mien mais pire encore : à aucun instant, si bref soit-il, je n’en ai été le maître.
Enfin mon esprit réintègre mon corps et l’environnement qui est mien. Il aurait peut-être mieux valu que ce soit déjà le cas et que je sois passé de vie à trépas. Hélas... J’entends, je devine, je subodore des mouvements autour de moi. Vite caricaturer mon faciès et ne pas bouger !

Je crois que je vais étouffer, enseveli que je suis sous mes compagnons d’infortune. Où nous conduit-on ? Où nous charrie-t-on, misérables rebuts que nous sommes désormais ? Et toujours cette fichue rengaine qui n’a de cesse de m’accompagner depuis ce jour d’été où tout a sombré. Fureur, course, cris, pleurs, étoile ensanglantée de tous ces cœurs qui avaient pour tort l’innocence de leur naissance.
Dans le tombereau où je suffoque, mon esprit a un dernier sursaut, tandis que mon corps décharné et épuisé fait la sourde oreille. Qu’importe ! On me maltraite à nouveau. Une fois encore, une image éclabousse ma mémoire : une image de soleil, de sable et de désolation sans fin. Où que mon regard se portait autour de moi, il n’y avait eu l’ombre d’une ombre où se réfugier pour échapper à cette fournaise céleste qui s’employait telle une sangsue insatiable à sucer inéluctablement par chacun des pores de ma peau jusqu’à la dernière once de vie en moi. Que diable étais-je venu faire dans ce désert inhospitalier ? Me figurais-je, plus malin que tout le monde, pouvoir découvrir seul ce que d’autres, avec de plus gros moyens que moi, s’employaient à faire ? Ce foutu soleil était en train de ramollir ma cervelle et les souvenirs qui allaient avec. Non ! Fanfaron que j’étais, je m’étais éloigné imprudemment pour finir par perdre tout repère et m’égarer. Recroquevillé au sol, le visage constellé de mica, dans une vaine tentative de me protéger, il m’avait semblé qu’une tenaille torride m’écorchait à vif les chairs de mon dos afin d’écorcher sauvagement à bouchées carnassières d’abord mes poumons puis mes entrailles. D’ici peu, il en serait fini de moi. L’étuve qui me retenait prisonnier finirait par enflammer ce qui restait vivant en moi pour le consumer de ces ardents jusqu’aux cendres. Et pourtant, je suis là encore ! Il faut croire comme on dit que ce n’était pas encore mon heure. Il faut croire que...

Une lourde porte vient de claquer sèchement. Une clarté éblouissante m’arrache un cri alors qu’on nous enfourne pêle-mêle dans cette espèce de réduit à l’odeur âcre. Un claquement de verrou nous plonge brutalement dans l’obscurité. Une cacophonie de hurlements atterrés précède un silence vide de souffle.
Je continue de m’étonner de ne ressentir aucune angoisse, comme si mon esprit pouvait d’un instant à l’autre s’échapper de cet endroit, franchir la porte par laquelle on m’a jeté pour m’empiler avec les autres. L’écho d’un grondement monstrueux s’amplifie jusqu’à ce qu’une explosion soudaine de lumière extraordinaire inonde les lieux. Bientôt une flamme mortifère embrase l’espace. Je vois ma peau, mes cheveux et le reste de mon corps se carboniser, pourtant je ne ressens nulle douleur. À croire que je ne suis déjà plus de ce monde. La seule échappatoire à cette fournaise est ce conduit de cheminée qui m’aspire, fumée de cendres duveteuses, vers un ciel sourd à mes appels.
Arbeit macht frei.

PRIX

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Zouzou · il y a
difficile à imaginer ...quand on n'a pas vécu cette horreur ! mes voix
en lice aussi, Le cri du feu...

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Agnes · il y a
Bouleversant. Mes votes !
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James Wouaal · il y a
Le genre de texte qui ne se commente pas vraiment. Une invitation pour un récit voisin paru il y a 9 mois.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-mort-qui-marchait-encore

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Bruno Malivert · il y a
;-)
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour nous lancer dans l'horreur pure, Bruno ! Mes voix !
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Nelson Monge · il y a
Terriblement réaliste.
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Jipe GIRAULT · il y a
Glaçant effectivement mais tellement écrit !
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JACB · il y a
Mon Dieu que ce "JE" est glaçant ! Terrible cette âme qui témoigne en l'instant des atrocités subies jusqu'à la lie. Poignantes, les deux dernières phrases de votre texte. Remarquable votre belle écriture qui conjure l'urgence insoutenable de la situation. Mais pour être franche et malgré mon appréciation élogieuse du style, respectueuse du sujet, je ne trouve pas ce texte à sa place dans le concours Bruno.
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Frédéric Chaix · il y a
Hum, j'ai du mal avec votre texte. Surtout avec le dernier paragraphe. Souvent, au cinéma par exemple, on ne montre pas la toute fin de la solution finale et cela me semble bien ainsi. Pour moi, il est juste impossible de décrire l'indescriptible, comment se mettre à leur place, s'imaginaient-ils, comme vos l'écrivez, comme des rebuts même au pire moment. C'est un choix que vous avez fait mais, je le trouve personnellement contestable car impossible à tenir. Certes témoigner est plus qu'important mais, à mon humble avis, il faut trouver une autre façon de faire. Peut-être en enlevant la dernière partie, je ne sais pas. Cependant vous avez une belle écriture et le récit est prenant, c'est peut-être là où est le problème.
Comme l'indique Marek Edelman dans son livre "Mémoires du ghetto de Varsovie" seul un rapport quasi policier, neutre, non littéraire, permet de rapporter l'enfer tel qu'il était réellement.
Ou trouver des solutions de contournement pour raconter l'indicible (j'ai tenté avec mon texte Varsovie, difficile de savoir si j'y suis arrivé...).
Enfin voilà, je sais pas trop en fait...

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Bruno Malivert · il y a
Par définition décrire l'indescriptible à la place de celui ou celle qui l'a vécu et qui en est mort est impossible, car pour cela il faudrait en être mort aussi. Néanmoins, il arrive que modestement, de manière poétique , voire détournée, humblement on essaye de faire en sorte de rendre un peu moins aveugles et sourds ceux qui ont le malheur de l'être. Quand aux autres, il n'est et ne peut définitivement y avoir d'oubli pour le bien de l'humanité.
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Frédéric Chaix · il y a
C'est une évidence, mais cela ne répond pas vraiment à mon questionnement….
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Patrick Peronne · il y a
Vous êtes le second auteur dont je lis l'œuvre traitant d'un thème, qui est pour moi LE thème, sur lequel j'ai beaucoup écrit et énormément lu. Votre accroche et la force de votre plume rajoutent de l'horreur à l'horreur tout en respectant ce qu'elle fut et le devoir de mémoire qu'elle nous impose par une transmission compréhensible et "respectueuse". Bravo !
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Bruno Malivert · il y a
Merci pour ce commentaire qui me touche
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