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Sois mes pires démons.

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Laurie-Anne Hrvt

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- Qu’ils crèvent.
Je tire une dernière latte de ma clope merdique avant de l’écraser vulgairement sur une tuile, amochant plus encore cette dalle orange vif ornée d’une mousse verte et gluante.
J’expulse la fumée par mes narines, j’aime la façon dont ce voile blanc danse avec le vent, remontant jusqu’aux cieux.
C’est bien un endroit où tous ces gens n’iront pas tiens. Je peux le voir à travers leurs âmes depuis le haut de ce toit. Leurs ombres les bouffent, elles se nourrissent de leurs vices cachés, le sexe, la drogue, l’alcool, la violence et bien d’autres encore. Je ne pense pas avoir aperçu une âme propre, même chez les enfants, pourtant censés être si purs et innocents, leurs démons commencent à s’emparer d’eux dès le plus jeune âge. Certains tyrannisant les autres, les battant, se moquant ou bien ne serait-ce qu’en leur volant un baiser. Ce n’est rien, ce ne sont que des enfants vous diront-ils.

Balivernes.

Mais je ne me considère pas meilleur qu’eux, oh que non, je pense qu’il est impossible d’avoir une âme pure, nous avons tous nos vices, nos défauts, nos démons. A vrai dire, je pense que mon démon est similaire aux leurs. Il faut dire que tout n’a pas été facile par le passé.

Mon aptitude à la vision des âmes sales a commencé il y a 6 mois. Je ne pouvais plus supporter les voix de ma tête, celles qui te disent quoi penser, à qui penser, celles qui te rappellent que tu n’as pas le contrôle sur toi-même, que tu n’es rien dans ce bas-monde et que tu ne seras probablement jamais capable de vivre comme le commun des mortels. Insouciant, des projets lambda en tête comme rêver d’une famille heureuse ou fantasmer sur l’amour éternel. Je considère ça comme une futilité, mais malgré tout, j’adorerais me complaire dans une futilité, ne pas m’en rendre compte, ne pas avoir à chercher à comprendre tout ça parce que ça me paraitrait être une évidence. Enfin... Il me faut accepter que ça ne soit jamais mon cas.

Je voulais juste que ma tête me laisse tranquille, seulement être en paix, arrêter de penser. Éloigner la noirceur qui me ronge durant un temps. C’est après une énième dose de LSD que j’ai commencé à voir les ombres demeurant en chaque individu.
Au début, je pensais à un mauvais trip, je ne me suis pas trop inquiété, je voyais les bêtes intérieurs de chacun, je pouvais savoir qui ils étaient sans même leur parler. Je trouvais ça hilarant, digne d’un super-pouvoir, le comble de l’ironie pour un anti-héros comme moi.
Je voulais voir mon ombre, me connaitre enfin. Je me suis alors positionné devant un miroir, mais rien. N’avais-je pas d’âme ? Si c’était le cas, ça serait fichtrement cool.
J’ai vite arrêté de me marrer lorsque je me suis rendu compte que ça ne redescendait pas, était-ce réellement un trip ? Mon cerveau était-il à l’état de purée à jamais ?
Je crois bien que oui.

En redescendant du toit mon pied bute contre une dalle et je manque de m’étaler de tout mon long une dizaine de mètres plus bas.
Je frotte le bout de ma chaussure et m’aperçois que je l’ai éraflé.
- Et merde, elles étaient neuves !
« Neuves » signifiait que je les avais fraichement piqué à un petit bourge du coin.
Les Dr Martens ne siéent qu’aux gens comme moi je trouve. Surtout quand elles sont un peu usées et ont du vécu. Mes favorites sont les anglaises, elles tiennent des années. Pour moi ce genre de chaussure s’apparente aux individus. Elles ont une histoire, une peau qui s’use avec le temps, on les rafistole, parfois on les abimes sans les entretenir, sans se soucier de comment elles finiront.
Je pense que la relation qu’un être humain à avec ses affaires s’apparente à la relation qu’il peut avoir avec les autres êtres vivants qui l’entourent.
Je ne fais pas parti de ceux qui ont l’entretiens à cœur. De toute façon je ne paye pas mes pompes, pourquoi s’embêter ?

Je presse le pas afin de rentrer dans « ma maison » comme j’aime l’appeler. Un chouette camion aménagé avec une couchette et des appareils électriques. A l’époque je le maltraitais, révolté d’avoir été mis dehors par ma génitrice, je ne comprenais pas que moi je ne puisse pas avoir le même confort. Depuis je me suis rendu compte que j’avais de la chance de ne pas dormir dehors par ce temps glacial et je fais attention à ne pas vomir mon excès de quelques soirées de solitude.

Je n’ai même pas finis de songer au passé que je suis tiré de mes pensées par un cri. Un hurlement strident. Une femme !
Je cours alors comme si la mort était à mes trousses pour atteindre ce cri. Mes pas seulement guidés par le son de sa voix, on dirait qu’elle m’appelle, comme si seul moi pouvais l’entendre.
Tandis que je cours vers ce cri se transformant peu à peu en sanglots, je scrute le peu de personnes s’étant aventuré dans la rue ce soir. Un élan de rage me prend alors, me poussant à courir plus vite et à proférer des insultes entre mes dents. Ils ont l’air si tranquilles, n’entendent-ils pas cet appel ? Les gens ne pensent qu’à eux.

Arrivé dans une ruelle sombre, seulement éclairée par la pleine Lune, je m’arrête, essoufflé. Je n’entends plus sa voix. Serait-elle morte ? Serais-je arrivé trop tard ? Je ne vois aucune ombre dans le coin.
J’avance doucement dans la pénombre, guettant les alentours. Rien. Je décide alors de rebrousser chemin afin de rentrer. Il fait froid dehors, je ne sens presque plus mes doigts de pieds tant le froid est rude. C’est en me tournant que j’aperçois une petite fumée blanche s’évaporer doucement dans l’air froid de la nuit. Je ne vois pas d’où elle provient, elle est cachée derrière un container à ordures. Peut-être un animal ? Je dégaine alors mon couteau de chasse, prêt à riposter. Quand soudain, j’arrive devant cette dite bête.

Tout s’arrête alors net.
Le vent, le froid, le temps. Même mon cœur s’est arrêté.
Un gouffre chaud s’est emparé de moi, un halo blanc a réchauffé mon cœur glacé et mon corps encore chaud durant quelques instants.
Puis il s’en est allé. Laissant le temps reprendre son cours pour me ramener à la réalité par une violente bourrasque de vent frigorifique.

Un humain. Ce minuscule être encapuchonné venait il de produire ceci ? Il ne semble pas éveillé, la vie semble avoir quitté ce petit corps. Je ne sens aucun pouls. Je m’apprête à repartir quand une faible fumée blanche sort de cette bouche rêche et bleuie par le froid. Cet humain vit.
Je saisis alors le petit être et le balance sur mes épaules. Il est si léger. Serait-ce un enfant ?

Je rentre hâtivement au camion, guidé par la Lune.
- Hors de question que tu me claques dans les pattes petit humain.
Une fois arrivé au véhicule, j’ouvre la porte coulissante et allonge mon invité dans ma couchette. Avant de refermer la porte, nous plongeant par la même occasion dans la pénombre. Il fait froid ici aussi. Je me dirige alors vers l’avant du camion afin d’allumer le moteur, déclenchant ainsi le chauffage. Je m’empare des deux grosses couvertures et les pose délicatement sur l’individu.

J’allume une lampe dont l’éclairage est faible et m’empresse de découvrir qui se cache sous ce capuchon. Alors que je tire sur le tissu, l’individu ouvre les yeux. De grands yeux bleus cernés de noir, cachés sous une frange de cheveux épais et sombres. Une femme.

Ce n’est que lorsque nos regards se croisent que je sens une incroyable douceur s’emparer de moi, comme un nuage de coton. Elle tire alors sur mon vêtement, m’attirant contre elle, puis blottit son corps contre le miens.
Sa peau est si pâle, si cristalline. Ses lèvres sont si charnues malgré leur teinte mauve. Son arc de cupidon est parfaitement dessiné, j’aime qu’il ressemble à un cœur dont les bords sont tranchants. Comme si un simple baisé de sa part pouvait nous abimer les lèvres.

C’est lorsque que j’ai sentis mon être fondre au contact du siens, dans un baisé brulant que j’ai su qu’elle serait mon vice. Ma faille.
Je ne sais pas qui elle est, je ne sais pas d’où elle vient, ni qu’elle histoire la ronge.
Mais en cet instant, je sais que je ne serais plus jamais seul.
- Tu es mon ombre dis-je dans un souffle.

PRIX

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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre captivante et de fantasy ! Mes voix ! Une invitation à venir découvrir “Sombraville”
qui est également en lice pour le Prix Imaginarius 2018. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Polotol · il y a
Fantastique. Après la déconfiture, la découverte d'une extra terrestre. J'adore.! https://short-edition.com/fr/auteur/polotol
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Brice Fernandez · il y a
Toujours aussi content de te lire
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Ginette Vijaya · il y a
C'est une histoire qui serait juste en lambeaux s'il ne prenait pas subitement vie grâce à une rencontre lumineuse !
Je concours aussi au prix imaginarius avec un texte " la fontaine aux bulles" . Merci beaucoup de m'encourager .

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Virgo34 · il y a
De l'action dans ce récit mouvementé qui trouve son explication dans la chute.
Je vous invite à aller vous ressourcer dans ma forêt d'Emeraude. C'est par ici :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres
Merci d'avance.