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(soft)Touch

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LaylaD

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J’apprends à ne pas obéir à mes impulsions .Je découvre la retenue. J’étudie l’impassibilité.

Parfois je ne sais même plus ce qui me retient.

Je recule d’un pas, juste pour m’assurer que la distance est supérieure à la longueur de mon bras. Au bout de mon bras mes mains sont pleines du contact de sa peau légèrement humide. Mais c’est virtuel. En réalité mes mains sont dans le vide. Elles ne touchent rien. Ce sont mes yeux qui touchent. Parfois ce sont mes mots. L’effet est à peu près le même. Sur le coup il n’y a qu’une immense chaleur qui me baigne intérieurement, invisible de l’extérieur. C’est après, parfois plusieurs jours ou semaines plus tard que cela me revient. Et prend corps.

Je marche le long d’un canal où les platanes jouxtent les tilleuls, je ne pense à rien de précis, et d’un coup je sens sa peau contre mon bras, au creux de mes mains. Je sens sa chaleur comme un instant avant qu’il me prenne dans ses bras nus. Ma main posée sur son épaule glisse vers son ventre et j’anticipe le contact avec le coton fin et élastique. J’hésite à peine en posant la paume sur le tissu. Ce sont mes doigts que l’humidité gagne et qui se transforme en feu d’artifice en atteignant mon cerveau. Ma salive sucrée irrigue un désir violent qui me noue l’estomac. Ma main glisse encore et en retrouvant sa peau, je vacille. Mes deux mains se rejoignent sur ses cuisses. Nous n’allons pas pouvoir rester debout plus longtemps.

Je continue à marcher seule le long d’un canal. Il ne m’a jamais prise dans ses bras, ni nus, ni vêtus.

Ce chemin est le mien et je le parcours seule. Pourtant l’apprentissage de l’impassibilité m’ouvre des brèches dans le connu, y dessine de nouveaux paysages. Parfois je songe avec effroi qu’en arpentant ces sillons improbables je déconstruits tout ce qui constitue une relation amoureuse : les distorsions apportées au vécu des sens risquent de rendre mes sens impropres à toute relation habituelle. Je le vois, le pressens. Je l’accepte. Cette déconstruction méthodique bâtit les fondations du tout autre que je vise.

Pourtant il y a toujours un moment où nous nous retrouvons, ensemble, à l’endroit de contact exact où j’aspire à vivre la rencontre. A chaque fois la retenue suspend l’instant, le rend impalpable. Et le trouble se dissout dans une paix crissant comme un doigt humide sur le fil d’un verre en cristal.

J’émets des hypothèses.

Parfois il existe un jour où le trouble se diffuse, dilaté, jusqu’à emplir tout l’espace que nous partageons, se regroupe en tornade et nous guide dans le dédale d’ un présent inconnu et éphémère.

Parfois le trouble finit par ne plus être qu’un voile diaphane qui s’envole dans des rires légers avant de se dissiper comme une brume passagère.

A chaque fois que je me crois libérée le trouble revient me saisir par surprise, sur un détail insignifiant, un mot ou un geste très éloigné de toute provocation, qui vient me toucher en douceur dans une intimité fortuite peut-être, incalculable, qui m’échappe et neutralise toute volonté de résistance, ne laissant qu’un infini désir de prolonger l’instant et de m’y abandonner. A chaque fois j’ai juste le temps de lancer un regard alentours et de constater l’absence de la moindre possibilité de liberté extérieure. Alors je paralyse toutes mes capacités d’agir et, avant d’imploser, je disparais.

Comme s’il y avait une porte ouverte sur des millions de portes cadenassées.

Maintenant j’arpente l’allée bordée de ces portes innombrables, et je m’en remets au Souffle pour ne tendre la main que vers celle qui s’ouvrira dès que je l’effleurerai sur un possible qui transfigure tout ce que je peux oser imaginer.
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