Société de Nettoyage

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En compétition

Auteur amateur de 25 ans qui trébuche, rate, tente, recommence... Qui fait de son mieux pour donner corps aux idées qui se bousculent dans sa tête. Espérant vous distraire un peu au passage.  [+]

Image de Hiver 2021
— Très joli ce mug ! Ils font le même en rose ? 
— Ne touchez pas à ça ! Crétin ! 
Ses doigts s’arrêtent à quelques millimètres de ma tasse. Juste à temps. S’il fait ne serait-ce que l’effleurer, je serais obligé de la désinfecter en la faisant bouillir dans de l’eau de Javel pendant six heures. Les clients ne peuvent pas s’en empêcher quand ils sont ici. Mal à l’aise, comme toujours.
Pourquoi ne tripotez-vous pas plutôt cette saleté de canard à ressort ? Toutes les babioles que l’autre laisse traîner. Le crétin avec lequel je partage ce bureau.
Je tremble. Je repense au fait que nous prenions tous les jours place dans le même fauteuil. J’en convulse presque. Je saisis une pilule que j’engloutis. Je respire. Je ne suis pas très partageur quand il s’agit de mon espace. Surtout quand celui-ci se résume à une cellule de neuf mètres carrés pour travailler.

Le type debout ne sait plus où se mettre. Surplombant son masque, de petits yeux porcins qui s’agitent, trébuchent d’un coin à l’autre de la pièce. Balèze pourtant. Une montagne à côté du lilliputien que je suis. Dans un autre contexte, il m’aurait sûrement écrasé la tête entre les omoplates en raison de mon acerbité. Mais pas ici. Ici, a le pouvoir celui dont le doigt se trouve sur la souris.
Il aimerait s’asseoir, ses jambes supplient. Il se sent coupable ? Mauvaise nouvelle pour lui, j’ai fait brûler la dernière chaise. Je ne pouvais me résoudre à garder ce déchet en face de moi après qu’une centaine de parasites l’aient infecté. Deux heures. C’est le temps que j’ai tenu avant que cette horreur me rende migraineux. Non, définitivement non. L’alternative de les laisser gigoter ainsi est préférable pour ma santé mentale.

Je survole les documents soumis, vérifie que toutes les pièces nécessaires sont là.
Madame Caroline Faure, sa sœur. Une histoire d’héritage. Original. Une tache sur le testament, des besoins financiers urgents en ce qui le concerne. Sa femme a besoin d’une opération coûteuse sur le troisième orteil. Il me ferait presque verser une larme. Le premier versement en espèces, et le reste de la somme attendue sera versé au moment de l’héritage. Je vérifie le testament, le montant couvrira effectivement les frais. Mais je m’interroge sur la rentabilité d’une telle opération.
Peu importe, cela ne me regarde pas. Moins il y a de cafards sur cette planète, et mieux je respire. Je valide le dossier et l’envoie aux nettoyeurs.
— Tous les fichiers sont conformes. Nous vous tiendrons informé lorsque toute trace d’elle aura été effacée. D’ici une semaine, probablement. Vous pouvez disposer. 

Je retourne à mon écran pour lui signifier de déguerpir. Je clique un peu au hasard, je n’ai rien à faire en réalité, mais sa présence m’a épuisé. Une minute passe sans qu’il ne prenne la porte.
Dépêche-toi ! Que je puisse purifier ce bureau avant que le prochain ne débarque. Il hésite. J’ai envie de lui hurler dessus. Je reprends une pilule et me contente de signifier mon impatience d’un coup d’œil.
— Et… Et pour ce qui est… D’elle… ? 
— C’est-à-dire ? 
— Je veux dire, elle… Son corps… Je… 
— Notre prestation a seulement pour but de faire disparaître toute trace formelle de l’individu. S’assurer que la personne choisie n’aura plus d’existence légale, administrative et virtuelle. En ce sens, je peux vous assurer que la cible ne laissera aucune trace dans l’histoire lorsque les nettoyeurs se seront chargés de son cas. Pour ce qui est de la personne en elle-même… Ce travail vous incombe. 
Il est désemparé, et je perçois comme une pointe d’amertume colorant son œil. L’énervement fait vibrer ses cordes vocales.
— Je ne comprends pas… Je pensais que tout était compris dans la formule… Comment voulez-vous que… Je refuse de… Rendez-moi mon argent. 
— Je suis navré, mais toute transaction approuvée par mon service est automatiquement transférée au département de l’effacement pour procéder à l’éradication. Annuler l’opération présenterait un risque que je ne peux me permettre. Si vous souhaitez malgré tout soumettre une réclamation, vous pouvez éventuellement vous tourner vers le service du contentieux afin de… 
— Rendez-moi mon argent tout de… 
— REMETTEZ IMMÉDIATEMENT VOTRE MASQUE !

Il vient tout juste de le retirer pour s’exprimer plus librement, paraître plus menaçant. Il ne s’attendait à ce que je le fustige ainsi. Je vois déjà des gouttes de sueur qui perlent sur sa peau, des postillons prêts à s’écraser sur moi. Je suis à un cheveu de prendre l’agrafeuse et de lui perforer le crâne.
Désarmé, surpris, il obéit, et recule d’un pas. Mais il reste, attend une explication. Je me fais violence et gomme la rage qui défigure mes traits avant de reprendre d’une voix polie :
— Vous avez été mal informé sur nos services, j’en suis désolé. Mais cela n’est plus de mon ressort. Quant à l’utilité de notre prestation, je me contenterai de vous signaler que juridiquement, dès lors que la cible n’a plus de statut légal et donc, d’existence, vous êtes libre d’en faire ce que vous voulez. Cela ne regarde plus la société. 
— Ce qui signifie que… 
— Que vous pourriez la brûler vive en place publique, aucune sentence ne pourra être prononcée contre vous. Pas de condamnation pour le meurtre d’un être fictif. Ce qu’elle sera d’ici peu. Disposez à présent. 

Il se retire enfin, et je savoure. Je savoure cette accalmie bien méritée. Il est déjà dix heures, ma pause. Je vais pouvoir finaliser ma demande personnelle. Vérifions que tout est en ordre. Monsieur Antoine Favier. La sangsue avec laquelle je partage cet endroit.
J’ai découvert il y a peu qu’il se servait de ma propre tasse pour boire son café. La faute aux traces charbonneuses qui maculaient l’intérieur. Tout est prêt, je valide.
Quant à l’aspect pratique de sa disparition, il n’y a plus qu’à attendre. Qu’il laisse son thermos sans surveillance et que je lui fasse goûter un cocktail de ma composition.
Personne ne touche à mon mug.
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N Louison · il y a
Oup's je ne touche rien ! Juste le petit coeur pour voter, mais d'un doigt... Ecriture nickel.
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Norsk · il y a
Un petit côté Brazil très drôle !
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A. Sgann · il y a
Terrible une telle société !
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Doc Pavo · il y a
Original et bien écrit
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Choubi Doux · il y a
Très sympa. Un expresso sans sucre SVP. :)
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Juliette Gallier · il y a
Humour décapant!
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Reotine · il y a
Très original! une bonne tension nerveuse!
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Jennifer Marquié · il y a
À vous dissuader d’emprunter un mug...
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Arthur Rogala · il y a
C'est un bon texte, efficace, presque chirurgical. Assez glaçant, bien joué !
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Nadege Del · il y a
Je ne sais pas quoi ajouter au commentaire de Michele. Top

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