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Sneakers Addict

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Apo

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Julie était une jeune femme effacée, d’une trentaine d’années. C’est à peine si on la remarquait derrière la vitre blindée de son guichet, une employée de banque invisible. Cette situation lui convenait très bien car elle ne voulait surtout pas attirer l’attention sur elle et, pour ce faire, avait développé d’admirables talents de passe-muraille.
Marc travaillait dans la même banque, au service comptabilité, un garçon timide et réservé, tout comme elle.
On aurait pu facilement penser que ces deux là étaient faits pour se rencontrer. Et bien, non. Ils faisaient mine de s’ignorer, l’un et l’autre arpentant les couloirs les yeux baissés, de sorte qu’ils ne parvenaient jamais à engager la conversation.
Jusqu’au jour où ils embarquèrent dans le même ascenseur. Direction troisième et quatrième étages. Marc observait naturellement le bout de ses chaussures, lorsque soudain ses yeux furent irrésistiblement attirés par les pieds de sa voisine, elle portait des baskets, non pas des baskets traditionnelles, comme celles que tout le monde a, mais des espèces de soucoupes volantes vert fluo. Il ne pouvait pas détacher les yeux de ces étranges engins. Comment avaient-ils pu atterrir sur une si jolie jeune femme? Il y avait quelque chose qui ne collait pas dans le tableau, comme si les pieds n’appartenaient pas à la même personne que le reste du corps.
De son côté, Julie, que le regard pesant posé sur ses chaussures mettait très mal à l’aise, n’avait qu’une hâte : sortir de la cabine pour aller se réfugier au plus vite derrière son guichet et ne plus en bouger, en prenant bien soin de planquer ses baskets sous la table.

Elle n’aurait jamais du céder à la tentation de les porter au bureau. Grave erreur. Mais elle était tellement fière de sa toute nouvelle trouvaille qu’elle n’avait pas pu s’empêcher de les étrenner.
Julie était une Sneakers Addict.
Elle collectionnait les baskets, toutes sortes de baskets. Elle en achetait des centaines par an.
Evidemment, personne n’était au courant à son travail. Elle dissimulait son addiction. Ils n’auraient pas pu comprendre.
Plus elles étaient originales, parfois même hideuses, plus elle était prête à tout pour les avoir, allant jusqu’à faire la queue pendant des heures devant les vitrines des magasins dans l’espoir d’obtenir le graal: un exemplaire numéroté d’une série limitée.
Julie était accro depuis l’adolescence et l’achat de sa première paire de Stan Smith, à l’âge de quatorze ans.
Ses parents commencèrent à s’alarmer lorsqu’ils virent les boîtes s’accumuler dans la petite chambre qu’elle occupait, recouvrant les murs du sol au plafond. Ils refusèrent alors de continuer à financer ce qu’ils considéraient comme une lubie. Ce qui mit un frein aux pulsions acheteuses de leur fille, pendant quelque temps du moins. Mais elle finit par replonger.
Elle trouva ensuite un emploi qui lui permit de financer ses paires et de louer une chambre afin de les stocker.
Tout son maigre salaire y passait, mais peu lui importait.

Les jours de semaine, quand elle se rendait à la banque, elle évitait de porter les pièces plus voyantes de sa collection. Elle se contentait des modèles classiques que tout le monde connaissait, comme les Converse ou encore les Gazelle.
Sauf que, ce jeudi là, elle avait décidé de porter les sneakers édités par Nike à l’occasion de la sortie du dernier album de la chanteuse Rihanna, qu’elle venait tout juste de recevoir. Seulement une dizaine d’exemplaires de ce modèle avait été vendu en France et elle avait réussi à s’en procurer un. Bien sûr, la plupart de gens ne le savait pas et n’y voyait qu’une paire de chaussures couleur vert pétant, laide et importables.
C’était le fameux jour où elle avait croisé le gars de la compta qu’elle aimait bien dans l’ascenseur.

A la suite de cette fâcheuse rencontre, elle eut tellement honte, elle se sentit tellement ridicule à cause de ses baskets toutes plus moches les unes que les autres, qu’elle exhuma du fin fond de son placard une vieille paire de ballerines qui lui comprimaient affreusement les orteils et elle ne les quitta plus pendant plusieurs jours.
Mais, complètement déprimée et convaincue que le jeune homme ne l’aborderait plus jamais après avoir vu ce qu’elle portait aux pieds, elle ne put résister bien longtemps à la tentation et courut s’acheter de nouvelles paires, pour se remonter le moral.
Elle se gardait bien, cependant, de les porter au bureau.

Par miracle, un matin, alors qu’elle était seule au guichet, Marc vint la trouver.

—Où sont passées vos belles baskets? Je ne les vois plus. Vous ne les avez pas revendues, j’espère?

Elle croyait à une mauvaise plaisanterie et n’osait même pas le regarder.
Pourtant, il insista.

— Je suis sérieux. Je rêve de les avoir, je suis prêt à vous les racheter un bon prix, si vous n'en voulez plus.

Alors, au lieu de lever la tête, elle baissa les yeux en direction de ses chaussures. C’est alors qu’elle comprit.
A peine croyable! Ils étaient pareils.
Elle avait enfin trouvé son alter ego.

— Aimeriez-vous que je vous fasse visiter ma collection, un de ces jours?

— Avec plaisir. Je vous montrerai également la mienne, si vous le voulez bien.

Ils ne se sont plus jamais quittés et, le jour de leurs noces, les invités furent étonnés de constater que les mariés vêtus des traditionnels robe blanche et costume sombre portaient aux pieds d’affreuses baskets colorées.

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Sylvie Franceus · il y a
Bravo ! Une belle histoire bien chaussée !
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François Duvernois · il y a
Excellent ! Après la collection d'estampes japonaises, on passe à la collection de baskets. Très belle histoire, pleine de fantaisie, d'humour et très bien écrite. Tous mes votes.
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Khaty · il y a
trés jolie hustoire
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SakimaRomane · il y a
Un joli conte en baskets :)
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Elena Hristova · il y a
un conte de baskets très drôle et optimiste, +4
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Viviane Fournier · il y a
c'est comme un conte ...j'ai aimé ...vraiment
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Coucou! · il y a
Qui se ressemble s'assemble, c'est maintenant prouvé!
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Fred Panassac · il y a
Une addiction inoffensive, sauf pour le budget du futur ménage...Un conte de fées pour trouver chaussure à son pied. Pour les baskets de leurs enfants ils devront encore agrandir la maison ! Mes votes attendris pour cette belle histoire qui tient bien aux pieds.
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SDF avec petit pingouin · il y a
Très chouette, mes 3 voix disponibles.
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Zouzou · il y a
une addiction/obsession qui finit bien +5 je vous invite dans mon Taj Mahal et http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-mante-orchidee
et si vous voulez sourire : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-ete-au-bureau

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