Simple question

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“On vit fort bien sans se connaître soi-même, à plus forte raison sans être connu des autres. ” (Gustave Flaubert). J'écris avant tout pour le plaisir et parce que c'est un "défouloir"  [+]

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« QU’ESPEREZ-VOUS? »
Cette appréciation laconique assénée sur son devoir de philosophie, assortie à la note de deux sur vingt la laissait perplexe... C’est vrai, au fait, qu’espérait-elle, elle ? Elle qui jusqu'alors avait toujours porté l’espoir des autres.
Il commençait à peser vraiment lourd sur ses épaules, celui-là !
Elle avait été conçue dans l’unique but de guérir sa sœur aînée, atteinte d’une grave et rare maladie, ses parents n’étant pas compatibles pour une greffe. Un « bébé médicament ». « Notre dernier espoir » avaient-ils dit. La greffe échoua. Elle resta fille unique.
« Désormais, tous nos espoirs de parents reposent sur elle », répétaient-ils à qui voulait les entendre.

Elle avait logiquement hérité du prénom d’Esperanza, soi-disant en souvenir d’une lointaine aïeule d’origine espagnole.
Pour satisfaire la passion de son père pour le sport, elle avait été inscrite très tôt dans un club de gymnastique. Elle était très douée et avait pu intégrer le Pôle Espoirs (encore ce fichu mot !) de son collège. Une grave blessure au dos avait mis prématurément fin à sa future carrière. Les entraînements ayant longtemps pris le pas sur ses études, elle était une élève médiocre.

Et voilà qu’à dix-sept ans, après avoir brisé les espoirs de la médecine, de ses parents et de son club de sport, on lui demandait à elle : « Qu’espérez-vous ? »
Elle rentra chez elle avec ce mystère inscrit en haut de sa copie, soigneusement rangée dans son classeur. Arrivée dans sa chambre elle ressortit la feuille. L’énigme était toujours là, en lettres rouges, avec son grand point d’interrogation à la fin. La phrase devint obsédante, elle la retournait dans tous les sens, la ressassait sans cesse. Que devait-elle espérer et, d’abord, pourquoi fallait-il espérer quelque chose ? Ah oui, parce que « l’espoir fait vivre » disait-on. Mais « espérer » c’est aussi « attendre ». Alors, elle attendit... Elle avait le temps...

Puis, lassée d’attendre sans savoir quoi, elle décida qu’il fallait tuer l’espoir, l’anéantir.
Elle se souvenait vaguement d’une phrase là-dessus, vue en cours de français dans Antigone, probablement. Elle alluma son ordinateur: « C’est reposant la tragédie parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ». Comme elle se sentait tout à coup proche de Jean Anouilh, l’auteur de la citation !

Bientôt son prénom lui devint insupportable, elle se considérait avec horreur comme l’incarnation de ce « sale » espoir qu’on est censé garder jusqu'au bout selon l’expression consacrée. La tragédie, c’était sa sœur qui l’avait vécue, l’espoir c’était elle, et on l’avait gardée, au-delà du bout, ce n’était pas logique, elle était toujours là alors même qu’il n’y avait plus d’espoir, ça ne collait pas.

Elle crut un moment avoir trouvé la réponse à cette fameuse question : « ce que j’espère ? J’espère ne pas espérer, ne rien espérer, ne jamais espérer ». Elle perdit le sommeil, par crainte de rêver car les rêves traduisent souvent nos espoirs, y compris les plus fous. Elle s’interdit d’attendre quoi que ce soit de la vie. Elle pensa avoir tué définitivement l’espoir en elle. Ayant atteint sa majorité, pour lui porter le coup de grâce, elle changea de prénom. Mais l’ennemi était tenace et rusé...

Sa vie devint dès lors un combat quotidien où les mots tels que « souhait », « rêve », « désir », alliés potentiels de l’adversaire, furent bannis de son vocabulaire. Lors de ses premiers entretiens d’embauche elle parlait de « buts », « d’objectifs à atteindre », de « rationalité ». Lorsqu'un jour un homme l’approcha, elle étouffa immédiatement en lui la lueur d’... – surtout ne pas le nommer – qu’elle sentait poindre. Maintenant qu’il n’était plus en elle, elle le chassait chez les autres. Elle s’épuisait dans une guerre sans merci contre celui qu’elle avait représenté et pour le compte duquel elle avait échoué.

Un soir, elle se rendit à un dîner organisé par une collègue de bureau qui, nouvelle dans l’entreprise, souhaitait s’intégrer plus rapidement. Habituellement, elle sortait peu et jamais le soir, mais comme la jeune femme avait emménagé tout près de chez elle, elle accepta.
Les discussions allaient bon train durant le repas et elle se détendit peu à peu car elle connaissait tous les convives. Elle, d’ordinaire si stricte et réservée, se lâchait, risquant même quelques plaisanteries au grand étonnement de ses collaborateurs qui n’en laissaient rien paraître.

Ce fut alors qu’elle commit l’irréparable...
La voyant en verve, l’un de ses collègues proposa, au moment du dessert, que ce soit elle qui porte le toast pour la nouvelle recrue. Enthousiasmée, elle se leva, fit tinter son verre avec son couteau pour réclamer l’attention et commença :
« Chère collègue, au nom de notre entreprise, j’espère... »
Sa main lâcha le verre qui se brisa contre la table, elle était blême, sa mâchoire tremblait. Elle tenta d’articuler un « excusez-moi » et se précipita dans la cuisine. Ainsi donc il était revenu, elle n’avait rien vu venir, n’avait rien maîtrisé. Elle saisit le couteau à viande, resté sur la table...

Lorsqu'elle tenta d’ouvrir les yeux, cela lui fut d’abord impossible, ils semblaient voilés par un épais brouillard noir. Mais elle reconnut la voix de sa mère, étranglée, angoissée et entendit une autre voix, masculine, réconfortante lui répondre : « Courage Madame, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ».
Ainsi donc, elle avait perdu.

Au fur et à mesure qu’elle reprenait des forces, elle dut accepter qu’il avait gagné. Il lui fallut l’apprivoiser, lui redonner un statut, le nommer à nouveau, accepter qu’il sommeille en elle comme dans tout être humain, le brandir sans cesse pour ne pas reculer.
« QU’ESPEREZ-VOUS ? »
Et si la réponse était tout simplement :
« exister ! »

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