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Qualifié

Une matinée pluvieuse comme une autre, le cliquetis des gouttes sur son casque d’acier, rythme envoûtant, résonance musicale, réinterprétation, besoin de réconfort, il transforme les faits par instinct de survie. Tout à l’heure une salve d’obus détruisait ses tympans, ouf, juste eux. Plus tard, une autre, il le sait, inévitable, pour lui peut-être. Maintenant, juste maintenant, son esprit danse sous son casque. Transe salvatrice. Balles sifflantes, éclats métalliques déchiquetant les chairs, avancer, reculer, obéir, coûte que coûte, oublier sa capacité à appréhender les faits sous peine d’être éliminé par l’ennemi ou les siens. Il n’est pas rare de voir ses frères d’armes traduits en cours martiale. Trahison, couardise, refus d’obtempérer, peloton d’exécution, tous les mots sont bons, allez-y vous qui ordonnez, jugez depuis vos bureaux dorés, rejoignez-nous dans la mélasse !
Une accalmie, l’orage passa. Dorénavant la caisse de résonance est une guitare, une batterie, les tranchées une piste de danse. Il s’amuse, hommes et femmes retrouvent la volupté d’un instant de paix, éternel, on a compris cette fois, cela ne se reproduira plus. On profite sans rancœur, il y a eu des vainqueurs et des perdants, tous frères dorénavant.
Alcools et cigarettes masquent cependant un brouillard qui s’opacifie insidieusement. Après la guerre des tranchées, celle du porte-monnaie s’installe. L’étau se referme bientôt sur les pensées. On se rabougrit, l’autre réapparaît, devient un danger imminent. Catégoriser, il faut caser, choisir un segment et l’accabler de tous les maux. On ne danse plus, on tourne sur soi-même, jusqu’à la nausée. Certains, habiles curateurs, dénoncent : « Il vous fragilise, met en péril votre quiétude. Il faut l’étiqueter, l’éliminer, pour votre bien-être. Il est le coupable ! ».
Une nouvelle crise s’installe, cette fois l’orage est sec, plus brutal, on peut faire pire. Il y a certes des foyers de pluies d’obus comme c’est de coutume dorénavant. Mais cette fois, avec une froideur industrielle, on élimine des communautés. On élague les branches décrétées mortes, à nouveaux moyens, nouveaux remèdes. Il ne danse plus, ni ne tourne sur lui-même. Il trépigne, non pas d’impatience mais de faim, d’envie de pisser ou de déféquer. Le voyage est long, premier tri, les plus faibles cèdent aux sirènes de l’au-delà. Arrivée... nulle part, second tri, on le dirige vers un baraquement, d’autres vers les douches.
Ici il n’y a plus de rythme, rien à quoi s’accrocher, juste le vide. L’âcreté révulsive d’une cheminée qui crache ses fumées. L’hébétement face à un homme armé sous l’effet de sa cuite de la veille qui exécute l’un de vos compagnons pour se tonifier. L’instinct de survie décharné, sans comprendre pourquoi on s’y rattache. Pour ce ciel laiteux peut-être, ou ces chants slaves animant les tas de cendres et de cadavres qui brisent soudainement l’inqualifiable. Libéré, juste s’enfuir, courir dans la mesure des forces encore disponibles, cracher, vomir sous un ciel bleu naissant.
Le soleil, cynique à présent, où était-tu, vieux briscard, avec dansais-tu, vieillard sénile, inconsistant, juvénile ? De glorieuses années suivirent, le rock, la coke, l’insouciance sexuelle, contrebalancement logique, un cri si faible comparé à ce qu’il a combattu. Il ne veut pas se référer au pire, l’insouciance a son droit d’être. Bien qu’il sache qu’on fera appel à lui d’ici peu.
Il neige, une femme marche dans la rue, tête baissée, mains sur le ventre. D’autres crissements de pas se mêlent aux siens, de plus en plus nombreux jusqu’au bus affrété par une association qui leur vient en aide pour passer la frontière. Le droit à la procréation, un gouvernement s’interpelle, des salles d’hôpitaux remplies de femmes aux portes de la mort. Elles ne voulaient pas de cet enfant, sans structures étatiques elles se sont retournées vers des personnes plus ou moins fiables, au péril de leurs vies, avorter. Assumer le plaisir pour le plaisir, certes mais pas seules. L’acte en duo et les conséquences en solo, machos en verve à la tribune de l’assemblée nationale, s’appuyant sur le droit à la vie, ils s’insurgent face à une loi qui d’après eux lui porterait atteinte. Puants d’hypocrisie, ils inséminent, se débinent et portent le masque du bien pensant, paroxysme du ridicule ils assènent à voix haute la bêtise, droit dans les yeux, ils assument leur cynisme et s'en vont emplis d’eux-mêmes. La lutte fût âpre, rugueuse, du genre à faire des confettis de tout sens humain pour qui n’a pas les épaules, mais il en a vu d’autres, rien ici pour abolir ses convictions, justes quelques bouffonneries et il eut raison d’eux.
L’accalmie s’éternisait sous un ciel de plomb, deux forces d’une puissance jamais atteinte auparavant s’annihilaient, l’Est et l’Ouest, le lever et le coucher du soleil. Entre elles, on lui proposa de regrouper des nations historiquement ennemies. Ce projet lui insufflait la même douceur que l’irisation de sa peau sous l’effet d’une lumière printanière. La coopération comme rempart à la haine, élargir le cadre économique, juridique, nous suivons les mêmes règles, l’improbable ne se reproduira plus. Il dégustera des Curry Wurtz là-même où son arrière-grand-père perforait l’ennemi à coups de baïonnettes, il admirera les prodiges de l’architecture de la renaissance là-même où son grand-père balançait des grenades ou bien échangera des idées avec des gens venus de pays que son père, encore marqué par l’histoire, à son grand désarroi, traite de barbares.
Elle sait tout cela, l’immortelle, et lui, l’espoir de lendemains qui chantent, la nourrit pour agir, envers et contre tout. Elle est là, combattante de l’obscurantisme, génitrice, d’autres suivront, l’anticyclone de la dépression.

PRIX

Image de Eté 2016
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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour PIRO,
J'aime bien mais je ne comprends pas tout... Très poëtique.

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Nadine Gazonneau · il y a
Belle réussite que votre écrit. + 1 de la part de Tilee auteur de "transparence" catégorie poésie.
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Lammari Hafida · il y a
Texte très fort,bien écrit bravo ! Je vous invite à lire http://short-edition.com/oeuvre/poetik/voyage-24
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Annelie · il y a
Un texte très fort que je n'ai pas pu commenter lorsque j'ai voté. Je retiens l'hommage à Simone Veil.
Si vous avez une minute, pouvez-vous passer lire mon poème "humeur noire" en lice jusqu'au 21 Mars ? D'avance, merci. Annelie

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Moil · il y a
Un texte impatient face à l absurde, à l insupportable.
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Utilisateur désactivé · il y a
Les tourments et les joies d'un siécle controversé au travers les yeux de témoins avisés ! Superbe, mais hélas tu peux prévoir un tome 2 avec notre siécle !
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Keith Simmonds · il y a
Un beau texte qui donne une perspective sur le monde actuel! Bravo! Mon vote! Mon poème,UN LINCEUL BLANCHI, est en FINALE pour le Prix Haïkus d’Hiver 2016 et il est le préféré de la plupart de mes lecteurs. Il ne nous reste qu’un jour avant la finale. Alors, je vous invite à venir le soutenir si le cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1
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Cajocle · il y a
Dur à suivre au début. Mais juste le temps de comprendre. Ensuite le texte coule seul et bien.
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