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Silhouettes sur le Seuil

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1844

LAURÉAT
Sélection Public

— Écoute-moi attentivement, mon fils ! Tu es en sécurité ici, tant que tu ne fais pas de bruit...
— Oui, père !
— Tu vas m’attendre sans te faire remarquer, tu as compris ? Je vais ramener maman.
— Tu me le promets ?
— Est-ce que j’ai déjà manqué à ma parole, fiston ?
— Jamais !

Papa me lance son sourire calme et confiant. Sourire de super-héros. Il va réussir, je le sais. Lui aussi compte sur moi, sans quoi il ne déposerait pas entre mes mains cet objet lourd et métallique.
— Pour te défendre... Je t’ai déjà montré...

C’est vrai. Nous nous sommes plusieurs fois entraînés à tirer et je sais que mon père me confie ce pistolet car il a une entière confiance en moi. Une dernière embrassade et la porte claque. Je reste longtemps assis face à elle, occupé à fixer intensément ce cadre de bois. Chacun de mes regards est accompagné d’une muette prière. Pourvu que mes parents soient très vite avec moi ! Et le temps passe. L’obscurité est arrivée.

J’ai eu tout le loisir de m’habituer à cette porte. Le jour, lorsque les persiennes des fenêtres laissent entrer quelques bandes de soleil, son bois est clair comme de l’ivoire. La nuit, des ombres noires et bleutées viennent repeindre sa désespérante blancheur. Seul un large panneau de verre opaque au centre de la partie haute de la porte permet de distinguer l’autre côté. Vivement que mes parents y apparaissent...

J’ai enfin pris le temps de regarder autour de moi. J’ignore exactement où je me trouve... La Bulle, le complexe dans lequel travaillent mes parents est tellement immense ! Au vu de la taille de cette pièce et du nombre de chaises, il s’agit sûrement d’une salle de réunion. Peut-être que maman et papa présentent leur travail ici ? Dur de tout saisir à treize ans... Je vais essayer de dormir un peu, ça les fera venir.

Je ne suis pas seul ! Alors que je croyais être au beau milieu d’un rêve, je me suis rendu compte que l’on grattait à la porte. Une silhouette se tient derrière la vitre, immobile. C’est une femme, j’aperçois clairement ses longs cheveux. Maman ? Si seulement... J’aimerais tant l’appeler mais papa m’a recommandé de ne pas faire de bruit. D’ailleurs, où est-il ? Pourquoi ne sont-ils pas tous les deux ? C’est louche ! Je préfère rester sans bouger sous la table où je me trouve. Pendant d’éternelles secondes, je transpire plus que je ne respire.

De l’autre côté du battant, la forme noire aux contours vagues finit par tourner les talons et s’éloigner lentement sur la droite. Le revêtement du couloir dans lequel elle évolue ne me permet pas d’entendre le moindre son. Et si c’était réellement maman ? Et si papa avait eu un problème et n’avait pu lui décrire que très vaguement l’endroit où je me trouve ? Il faut que j’en sache plus ! Je me glisse vers la porte en veillant à être le plus silencieux possible. Papa ne l’a pas verrouillée et il me suffit de faire jouer la poignée pour pouvoir observer ce qu’il se passe dans ce corridor. En veillant à ne pas la faire grincer, je l’abaisse lentement et entrebâille le panneau. Mes yeux sont déjà habitués à l’obscurité. Le couloir est long, jalonné de portes semblables en tous points à la mienne. Sur un fond de fenêtres lunaires, j’aperçois fugitivement une femme tourner sur la gauche, aussitôt engloutie par l’obscurité.
— Mère !

Ma peur a étouffé ma voix en un vague gargouillis. C’était maman ! J’en suis presque sûr ! Je franchis le seuil de la porte et me mets à courir dans sa direction, mon arme à la main. Ralentissant l’allure alors que j’arrive à l’intersection, je m’apprête à jeter un coup d’œil. Je n’en ai pas le temps : la femme a fait demi-tour et se tient devant moi ! Je me heurte à ses jambes et bascule en arrière. De son côté, elle ne bouge pas, se contentant d’émettre une sorte de sifflement étrange, comme un soupir d’agacement qui s’éterniserait dans la nuit noire.

Ce n’est pas maman. Cette dame a simplement de beaux cheveux noirs et lisses comme ceux de ma mère. Je devine à sa tenue soignée qu’elle est également une employée de La Bulle. La lueur de lune qui émane des baies vitrées me permet de lire le nom inscrit sur le badge plastifié épinglé sur son tailleur.

Stéphanie Gauthier.

Je connais ce nom... L’assistante de papa ! J’aimerais lui demander des nouvelles de mes parents mais cette femme est bizarre. Debout devant moi, elle continue à émettre le même son sifflant. Je ne distingue pas suffisamment son visage pour savoir si je dois en avoir peur. J’ai soudain envie de me retrouver à l’abri dans la salle de réunion. Prudemment, je me recule sur les fesses, déterminé à ne pas la quitter des yeux. Contre toute attente, elle ne bouge pas. Cette Stéphanie n’est sûrement pas au meilleur de sa forme mais elle ne semble pas agressive si on excepte cette hideuse stridulation.

Les mètres s’enchaînent et je commence à penser que je vais atteindre ma porte sans encombre. Stéphanie demeure statique et je l’en remercie. Peut-être ne m’a-t-elle pas remarqué, après tout ? Je risque un léger coup d’œil derrière moi afin de m’assurer que ma porte se rapproche, la seule à être ouverte. Soudain, j’entends que le sifflement se rapproche furieusement de moi. Je me retourne vers la secrétaire en braquant le pistolet. En apparence, elle n’a pas bougé mais quelque chose a changé : son cou s’est étiré démesurément et sa tête se trouve à présent quelques mètres devant moi, au ras du plafond. Cette face reptilienne louvoie dans les airs et fond sur moi.
— Notre nouveau produit est prêt, monsieur le président ! scande-t-elle.

Mon index presse la gâchette. Le silencieux transforme la détonation en un claquement sec. L’affreuse tête serpente toujours vers moi ! Je fais feu à plusieurs reprises et des impacts apparaissent sur le plafond avant que l’un ne se dessine sur le front du monstre qui s’effondre à côté de moi. Sa pupille verticale et tremblotante me fixe, les crochets de sa gueule me cherchent ! Je les évite de justesse et cours me réfugier dans la salle de réunion. Des larmes coulent sur mon visage, répugnant mélange de fatigue, de peur et d’écœurement. Le soulagement s’empare de moi lorsque je me retrouve enfin du bon côté de la porte dont je m’empresse de tourner le loquet.

Dans l’affolement de ma fuite, j’ai lâché mon arme presque vide mais je n’ai pas l’intention d’aller la récupérer. La femme reptile respire peut-être toujours. Elle n’est certainement pas la seule à hanter ces couloirs. La meilleure chose à faire est de me cacher soigneusement pour dormir. Dans mes rêves, la tête serpentine parvient à me rattraper pour planter dans mon cou ses pics ruisselants de venin.

L’aurore, enfin. J’émerge lentement du sommeil, encouragé par les lueurs roses qui filtrent entre les persiennes de cette immense salle déserte. Alors que je me lève pour m’étirer et faire quelques pas, mon regard glisse vers la porte. Je manque de faire un bond. Ce sont deux silhouettes qui se tiennent derrière la vitre, un homme et une femme. Un sot espoir s’empare de moi tandis que je me rapproche. Non ! Pas de bruit ! Ce verre opaque ne révèle que des présences floues et n’offre aucune certitude.
— Promesse tenue, Junior, murmure mon père d’une drôle de voix, basse et rauque.

Je pose la main sur le loquet.
— Ouvre-nous...
— Nous sommes là... renchérit ma mère.

Je n’ose rien répondre et prends le temps de scruter les silhouettes à travers le verre opaque.
— Mon fils...
— Mon enfant...

Je m’apprête à m’exécuter lorsque la main de ma mère se pose sur la vitre. Ses ongles étaient-ils réellement aussi longs ? Au passage, les yeux de mon père brillaient-ils autant ?
— Sur... Sur quoi travaille La Bulle ? leur demandé-je d’une voix larmoyante.
— La réconciliation de l’Homme avec la Nature ! aboie mon père.
— Un gaz unique ! hulule ma mère. Ouvre cette porte, mon fils !

Il semble couvert de poils, elle de plumes. Brusquement, une éclaboussure rougeâtre vient maculer le verre grisâtre. L’un d’eux vient-il de vomir du sang ? Je ne veux plus regarder de l’autre côté de la porte, seule sa solidité m’intéresse désormais.

PRIX

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Frédéric Bernard  Commentaire de l'auteur · il y a
La suite - et la fin - de "Silhouette sur le seuil" s'intitule "Seuil de séparation". Vous pouvez désormais découvrir cet ultime frisson via le lien suivant :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/seuil-de-separation

Encore merci pour vos retours aussi chaleureux qu'enthousiastes :-)

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J’adresse un immense merci à tous ceux qui ont pris le temps de me lire et de me soutenir ! Merci également, face à cette étrange histoire, de ne pas avoir hurlé : « Au fou ! » avant d’appeler les autorités compétentes ;-)

Je suis extrêmement honoré par cette première place et j’aimerais profiter d’y être pour vous encourager à vous battre sans rien lâcher lorsque vous avez la conviction que vous pouvez y arriver. Si vous vous êtes donné à fond pour votre oeuvre et que des gens l’apprécient, n’ayez pas peur d’en faire votre cheval de bataille ! Il est possible d’avoir le Prix du Public, n’attendez plus pour vous en emparer :-)

Aujourd’hui, je reçois avec plaisir un prix que me tendent les mains (à un ou cinq doigts / une ou cinq voix) de nombreux shortiens aussi patients que bienveillants. Je vous prie d’accepter mes plus plates excuses pour toutes celles et tous ceux que j’ai sollicités lors de ce concours. Je me ferai pardonner en faisant partie de ceux qui vous aideront à obtenir ce même prix du Public à la prochaine occasion !

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Merci à vous tous pour cette place en finale ! Merci également aux lecteurs silencieux à qui je dédie ce commentaire :-)

N'hésitez pas à partager ce texte autour de vous si vous l'avez apprécié afin de voir jusqu'où nous pouvons le propulser ! À votre tour d'effrayer vos amis ;-)

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Lange Rostre · il y a
Des situations bien inquiétantes en effet... Mon soutien.
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Frédéric Bernard · il y a
Merci beaucoup pour le soutien, Lange Rostre^^ !
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Douce Humber · il y a
Le plaisir était pour moi. Votre texte m'a emballé ... sinon je n'aurais pas donné mes 5 voix. Vous n'avez pas à me remercier d'avoir aimé. Par contre c'est vrai que je n'arrive pas à aller solliciter les autres pour qu'ils me soutiennent. Alors, le plus grand merci que vous pourriez m'accorder, surtout si vous appréciez également mes écrits, serait de venir me soutenir sur ma page FB douce.humber.l.auteure.
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Frédéric Bernard · il y a
Un grand merci pour le compliment, Douce Humber ! Malheureusement, je ne suis que rarement actif sur FB mais je vous suivrai avec plaisir sur Short Édition et j'invite ceux qui passeront par ici à aller vous découvrir. Je viens de me faire surprendre par le poème suivant :-) :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/j-ai-connu

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Gina Bernier · il y a
J'imagine me retrouver derrière cette porte! elle représente l'espoir et la peur! ouvre-t-elle sur un autre monde, où des êtres difformes vont et viennent?
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Frédéric Bernard · il y a
Je vous remercie d'avoir pris le temps de me lire, Gina Bernier :-) ! Effectivement, la porte est ambivalente ici, tantôt source d'effroi, tantôt barrière sécurisante. La fuite du gaz dans une partie de ce laboratoire en fait une sorte de monde à part, mi-humain, mi-animal.
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Valukhova · il y a
Mes 5 voix Frédéric, j'ai apprécié votre histoire, car entre les lignes, l'on ressent bien que le personnage principal (vous) n'est pas qu'un rêveur, il est en proie à une réalité qui sévit sur la planète : les reptiliens ! Un autre monde, en effet, auquel on croit ou on ne croit pas, évidemment. Mais ce qui se passe dans nos inconscients a une source que l'on ignore. Je pense que bien des films, plutôt horrifiants, mais qui stimulent certains jeunes, innocents au départ, sont l'oeuvre de ces êtres maléfiques. Ils oeuvrent, évidemment, derrière une porte d'apparence qui fait peur !
En tout cas, très bien narré de votre part. Sinon, où es-tu allé chercher tout ça : dans un rêve ? Aucun rêve n'est innocent ! Maintenant tu vas publier une autre histoire, qui redonnera de l'espoir et une transcendance plus angélique à ce jeune garçon ! Allez, fonce derrière le miroir !

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Frédéric Bernard · il y a
Merci beaucoup pour ce retour gratifiant et détaillé, Valukhova ! Difficile de dire exactement ce qui est à l'origine de cette histoire. C'est vrai que ce texte cache certaines préoccupations comme beaucoup de nouvelles fantastiques. Sans être particulièrement client, je connais le mythe des reptiliens pour être déjà tombé sur quelques articles ça et là et quelques vidéos youtube sur fond de musique anxiogène^^.

Cependant, pour le coup, l'angoisse qui se cache derrière cette nouvelle est plus terre à terre : qui sait combien de lieux similaires à la Bulle existent en réalité ? Et combien de poisons, de germes, de bacilles, de bactéries et de microbes dorment dans leurs entrailles ? J'entrevois une foule de possibilités, de la maladresse à la folie, pour que ces joyeusetés prennent la poudre d'escampette en ravageant tout sur leur passage.

Ceci étant, l'homme pourrait aboutir à ce type de scénario catastrophe sans même la présence de ce type de laboratoires. J'ai lu quelques part que la fonte des glaces sur les pôles, fonte dont l'Homme est à l'origine, pourrait libérer des bactéries et des organismes prisonniers des glaces depuis des millénaires. L'humanité se trouverait alors confrontée à une menace à laquelle le corps humain n'aurait pas pu se préparer, ce qui est d'ailleurs arrivé avec les premiers habitant de l’Amérique à l'arrivée des Espagnols porteurs de maladies nouvelles.

En tout cas, merci beaucoup d'avoir pris le temps de me lire et de me commenter de façon encourageante !

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Anna Mindszenti · il y a
Ravie de découvrir tes nouvelles. Beau suspens!
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Frédéric Bernard · il y a
Un grand merci pour le soutien et le compliment, Anna Mindszenti ;-)
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Jean-Claude Renault · il y a
Bonne année Frédéric, et félicitations.
Je ne passe plus assez souvent sur Short et j'ai raté le moment du vote mais, heureusement, il n'a pas manqué à ce texte pour lequel je vote a posteriori.

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Frédéric Bernard · il y a
Un grand merci pour le compliment, Jean-Claude Renault ! Très bonne année à vous aussi :-) Je comprends tout à fait pour le fait de ne pas être constamment présent sur Short, c'était aussi mon cas lors de cette période d'hiver très chargée.
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Hellogoodbye · il y a
désolée de ne pas avoir voté à temps pour cette belle nouvelle, si bien écrite et si bien menée : on n'en perd pas une miette et on reste suspendu !
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Frédéric Bernard · il y a
Merci beaucoup pour la visite, Hellogoodbye ! Je suis très content que cette nouvelle vous ait plu et continue à vivre en-dehors du concours. D'ailleurs vous n'êtes pas en retard du tout, contrairement à moi pour cette réponse - toutes mes excuses -, car une suite à ce texte arrive très prochainement avec le fin mot de l'histoire :-)
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AB · il y a
Je viens de découvrir votre oeuvre. Magnifiquement écrit et toutes mes félicitations pour ce prix mérité.
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Frédéric Bernard · il y a
Un grand merci pour ce super compliment, AB ! Je suis très heureux que ce texte vous ait plu malgré son caractère horrifique :-)
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Del Lia · il y a
En un mot : terrifiant. Oui, j’attends la suite 😱
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Frédéric Bernard · il y a
Merci beaucoup pour la visite et le soutien, Del Lia :-)
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Lolanou · il y a
bien mérité !
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Frédéric Bernard · il y a
Merci beaucoup, Lolanou :-)
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Patrick Lanoix · il y a
Formidablement bien mené, vous méritez votre place, l'art de l'écrivain s'est allié à l'art du conteur! Merci pour ce moment.
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Frédéric Bernard · il y a
Merci à vous pour la visite, Patrick Lanoix ! Très heureux que ce texte vous ait plu :-)
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Farida Johnson · il y a
Bravo Fréderic! Je suis très contente ! Votre texte mérite amplement ce prix!
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Frédéric Bernard · il y a
Un grand merci, Farida Johnson :-)
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Morganne L · il y a
si je comprend bien je suis arrivée en retard mais mieux vaut tard que jamais, non je n'ai pas crié au fou en lisant j'ai apprécié et j'ai voté bien que cela soit terminé je crois
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Frédéric Bernard · il y a
Bonsoir Morganne L ! Aucun souci, c'est toujours un plaisir d'avoir des lectures sur un texte et je suis moi-même désolé de répondre avec autant de retard. Merci beaucoup pour le soutien :-)
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