Si vous aviez pris ma toile

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Née en 1990 à Paris, mes fictions courtes oscillent entre fragments de la vie quotidienne dans une galerie d'art (Le manteau de vison (Magazine littéraire Le Bruit qui court, été 2018) et petits  [+]

Je range des catalogues sur le présentoir. Le visiteur termine le tour de l’exposition. « Qu’est-ce que vous en avez pensé ? » Mon interlocuteur répond avec enthousiasme. Il évoque « la force », « l’expression ». Il cite quelques tableaux. L’amateur d’art me raconte qu’il suit le peintre de toile en toile depuis une exposition parisienne.
— Votre accrochage est superbe, comme d’habitude. J’aime beaucoup votre galerie. C’est un très bel endroit, avec une bonne sélection d’artistes. Ce n’est pas la première fois que vous exposez K., n’est-ce-pas ? Je l’avais déjà vu chez vous. D’ailleurs, je voulais vous demander si vous n’avez pas une liste de prix. J’aimerais savoir combien coûte le grand nu, juste derrière vous. Ce serait vraiment gentil si vous pouviez me renseigner.
Je confirme que nous présentons K. depuis plusieurs années et je mentionne quelques différences de thématiques avec l’exposition précédente. Je vais chercher la liste de prix. Je survole les lignes, par habitude. Je connais le tarif. Le nu est une des pièces maîtresses de l’exposition. La toile illustre notre carton d’invitation. Des clients me demandent régulièrement sa valeur.
— 24.000 euros, pour ce très beau nu.
— Vous avez tout à fait raison. Il est très beau. La présence de cette femme est incroyable. Ce regard. Mais, je n’ai pas 24.000 boules à mettre pour l’achat d’une peinture. Même pour une peinture de K.
— Vous n’avez pas choisi le plus petit format.
— Les grandes toiles dégagent une telle force... Mais, je pourrais vous payer avec l’une de mes œuvres.
— Vous peignez ?
— Je ne me compare pas à K. Je n’ai pas cette prétention. Il est reconnu. Il est exposé dans des galeries réputées. Mais, oui, je peins. J’ai toujours peint. Je ne fais que ça depuis que je suis en retraite. J’ai pris quelques cours. J’ai suivi un stage le mois dernier. On peignait sur le motif. On recevait les conseils d’un peintre professionnel. Je n’aime pas la distinction entre amateur et professionnel. Sur quoi repose-t-elle ? Mais bon... C’était des bons conseils. C’est toujours intéressant d’avoir un regard extérieur.
— Ça permet de cheminer, d’avancer dans son travail...
— J’aime aussi me confronter au travail d’autres artistes, en visitant des galeries comme la vôtre. J’imagine que mes barbouillis sont accrochés aux cimaises. Il n’y a pas de différence de facture entre vos toiles et les miennes. Entendons-nous bien, je ne me compare pas à K. ou à des peintres de cette envergure.
— Il y a beaucoup de bons artistes, vous savez. Ils ne sont pas tous exposés. Nous en avons conscience.
— Ah bon ?
— Bien sûr. Nous ne pouvons présenter qu’une trentaine de peintres et de sculpteurs. Nous les exposons pendant trois semaines, une fois tous les trois ans. Ça nous permet de suivre le travail des artistes, mais aussi de fidéliser les acheteurs. Notre planning ne laisse pas beaucoup de créneaux pour de nouveaux entrants. Nous aimerions en représenter davantage.
Je suis surprise que le visiteur ne saisisse pas le prétexte de notre conversation pour me présenter son travail. Je l’imagine faire défiler des photos sur son portable, feuilleter les pages d’un catalogue ou bondir chercher des toiles dans le coffre de sa voiture. Je m’imagine lui répondre : « C’est difficile de se rendre compte à partir d’une photographie » ou « c’est difficile de se rendre compte avec seulement quelques exemples ». Mon interlocuteur n’esquisse aucun de ces gestes. Il revient sur l’achat hypothétique d’une toile : « je pourrais vous échanger le nu contre l’une de mes œuvres. »
— Madame F. me tirerait les oreilles. Je n’ose pas imaginer sa réaction si je lui annonçais le mode de règlement. Je ne donnerais pas cher de ma peau. Ce ne serait pas très charitable de votre part de me placer dans une situation pareille.
La pirouette est souvent efficace. Elle provoque le rire et la complicité. J’invoque la figure de la galeriste. Je me retranche derrière son autorité. Je ne peux pas aller beaucoup plus loin. Je suis figée dans ma politesse commerciale.
— Oui, c’est vrai. Je l’ai déjà vue. J’ai même discuté avec elle. Je comprends ce que vous voulez dire. Quoique... Madame F. pourrait vous reprocher d’avoir manqué une affaire. Imaginez, ma côte grimpe de manière vertigineuse dans quelques... Elle se rappelle ma proposition. Madame F. s’en voudrait, elle vous en voudrait.
— C’est vrai. Comme les marchands du XIXe, qui n’ont pas vu Cézanne. Et bien d’autres...
— Exact. Vous seriez dans la catégorie des galeristes qui ont manqué de flair.
— C’est arrivé à de nombreuses reprises. Manet. Cézanne. Van Gogh. Mais, c’est vraiment la responsabilité de madame F. de traiter ce type de demande.
— Je m’en doute. Mais, réfléchissez. Dans dix ans, dans vingt ans... Si vous aviez pris ma toile, qui sait...
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