Si par un soir d'été

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Ingénieur de recherche dans ma première vie, aujourd'hui conteur et un petit peu écrivain aussi, Je m'inspire des aventures du quotidien comme point de départ de fictions courtes ; au lieu de  [+]

Image de Printemps 2019

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Je serais assis à la terrasse du café, juste devant la sortie de la gare, au bord de la grande place carrée, tu sais, avec tous les sièges en bois noir, et les grands parasols rouge bordeaux avec le nom du café écrit dessus en grosses lettres blanches. J'aurais commandé un demi-panaché, la limonade ça aide à faire passer l'amertume des bières à la pression qu'on sert dans les cafés. Je me serais installé confortablement dans ce fauteuil plutôt inconfortable, les jambes étirées, la tête légèrement relevée, l'air parfaitement détendu, les lunettes de soleil bien en place, les mains disposées négligemment autour du verre à bière ruisselant de gouttelettes de fraîcheur. Je siroterais une gorgée de temps en temps, passerais ma langue sur mes lèvres après avoir lentement reposé le verre sur la table de plastique transparente.
Elle sortirait de la gare à dix-sept heures quarante-trois, comme tous les jours. Elle s'arrêterait quelques secondes sur le parvis, comme éblouie par la lumière extérieure, ajusterait ses lunettes, tirerait sur sa jupe, jetterait un regard à droite, puis à gauche. Puis elle commencerait à marcher de son pas assuré et paisible, se dirigerait vers l'entrée du métro.
Alors... elle croiserait mon regard, ralentirait sa marche, esquisserait un sourire, mais sans tourner vraiment la tête vers moi, tu comprends, comme par distraction. Je ferais semblant de rien, mais garderais mes yeux fixés sur elle. En passant à ma hauteur, à trois mètres de la limite de la terrasse du café, elle stopperait, hésiterait. C'est juste à ce moment-là que je lèverais légèrement la main, un geste qui paraîtrait si décontracté, tu vois, genre une invitation à peine voilée, à laquelle on n'est, bien évidemment, pas obligé de répondre. Mais, en fait, ce serait tout à fait cela, une proposition de venir s'asseoir à ma table, boire un verre, faire connaissance.
Elle regarderait sa montre, histoire de ne pas accepter trop franchement. Elle hocherait la tête, mais je saurais, à ce moment précis... Elle se faufilerait entre les tables et les fauteuils, jusqu'à ma place, elle ne demanderait rien, prendrait le siège juste en face de moi, s'assiérait en croisant les jambes. Ses yeux s'immobiliseraient sur moi, rien que moi, dans une attitude d'attente. J'agiterais la main pour appeler le garçon, commanderais « Un Perrier, avec une rondelle de citron, s'il vous plait ! » en l'observant. Elle s'étonnerait « Comment vous avez deviné ? » avant de me sourire de toute sa bouche, de toutes ses dents.
Ce serait une plaisante conversation. On parlerait de tout et de rien, sans trop parler de nous, on ménagerait des silences qui se voudraient expressifs, on échangerait des regards qui se voudraient complices. Une fois ou deux, je tendrais la main vers sa main, sur la table ou sur l'accoudoir du fauteuil. Chaque fois, j'arrêterais mon geste. Encore prématuré, trop précipité.
Elle se tairait tout à coup, finirait son verre rapidement. Elle regarderait sa montre une seule fois, sortirait de son sac trois euros cinquante, qu'elle ferait sonner sur la table, en même temps qu'elle se lèverait, « Faut que j'y aille ». Puis elle tirerait une nouvelle fois sur sa jupe, rajusterait ses lunettes. Elle m'accorderait un charmant sourire, le dernier, me tournerait le dos, s'avancerait d'un pas décidé en direction du métro. En quittant la terrasse, elle m'enverrait un petit au revoir de la main. Sans même se retourner. Elle disparaîtrait dans la foule. Jusqu'à demain. Peut-être.

Il est dix-sept heures trente-sept. Sur la place carrée devant la gare. Près de la terrasse aux parasols rouge bordeaux, tu sais bien. Beaucoup de monde qui va et vient sur le parvis. Beaucoup de monde assis à l'ombre des parasols. Beaucoup de monde inconnu, transparent.
Un soleil de plomb, un air étouffant, une brise torride. Je marche à pas rapides, longe la terrasse du café sans m'arrêter, gagne la bouche du métro, m'engouffre dans l'entrée, dévale les marches, ne ralentis que dans les couloirs souterrains. Un peu d'ombre et de fausse fraîcheur.
Dix-sept heures quarante-trois, je transpire à grosses gouttes dans le métro bondé. Une quinzaine de minutes plus tard je suis chez moi. Une bonne douche, ensuite une bière, tout droit sortie du frigo, bière blanche, rafraîchissante, versée lentement sur une rondelle de citron. Je m'affale dans le canapé. Je ne pense à rien. À presque rien.

Tu crois que j'aurais dû ?
Tu crois que j'aurais pu ?

Et si par un soir d'été, demain ou après-demain, j'osais.

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