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Si l'amour est un fardeau

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Mome de Meuse

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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Ce texte sobre et intense fait état de relations familiales d’emprise. C’est finalement beaucoup de pudeur qui se dégage de ces lignes, mais ...

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Vous m’avez désirée. Vous m’avez attendue, éperdue de rêves. Vous m’avez adulée. 
Et puis vous m’avez rejetée.

D’aussi loin qu’il me souvienne, j’ai rayonné de votre amour. Vous étiez mon soleil absolu. Tout me venait de vous : la lumière où je baignais, la chaleur qui m’enveloppait. Moi, j’étais votre petite étoile. 

Vous m’avez tout appris.

Vous étiez une musicienne brillante. La musique serait notre grande aventure. C’est sur vos genoux que j’ai commencé mes premières gammes. J’ai joué ma première comptine avant de marcher.

Mais vous étiez aussi une astrophysicienne de grand renom. J’ai grandi entourée des ouvrages de Kepler, de Newton, d’Herschel. C’est dans leurs œuvres que j’ai appris à lire.

Le soir, pour m’endormir, vous me racontiez le ciel. Pour moi, pas de Blanche-Neige ni de Prince Charmant ; pas de fées ni de sorcières. Je pleurais sur les Géantes Rouges en train de mourir au bord de l’infini. Je jubilais au récit des collisions d’étoiles d’où jaillissaient de grands feux d’artifice. J’attendais avec ferveur le passage de la comète de Halley qui ne reviendrait jamais. L’univers en expansion m’effrayait : il fut mon Grand méchant loup.

J’ai tout fait pour vous agréer. Je n’avais pas quatre ans quand j’ai compris que vous méprisiez mon père – oh ! un mépris subtil, presque élégant, mais incontestable. Alors, je me suis raidie dans ses bras rassurants, j’ai pris de la distance avec ses grands éclats de joie et de rire. Je le sacrifiai sans regret à votre amour.

Chaque dimanche, nous rejoignions auprès de votre grand-mère vos trois frères et leurs familles nombreuses – ces « portées de petits gorets roses et braillards », ainsi que vous les nommiez. Moi, je répétais La Danse de la Fée Dragée de Tchaïkovski sur le grand piano du salon, jusqu’à en avoir le bout des doigts irrités.

Une seule fois, je cédai à la douceur de ma grande cousine Adélaïde. Elle m’avait installée sur une balançoire et je frémissais de délices sous ses élans. Vous m’avez laissé jouer tout l’après-midi. Au retour, vous avez demandé :
— Hortense, tu veux donc ressembler à ces petits gorets irritants ?
— Oh ! Non, Maman, à vous ! 
C’était à vous seule que je voulais ressembler. Je pris donc de la distance avec Adélaïde.

Les dimanches de pluie, les enfants demeuraient dans le grand salon, à colorier de beaux albums lumineux tandis que je m’attelais au grand piano. J’y restais des heures, volant sur les touches, enivrée de votre bonheur.

Grand-Nanie Lou m’offrit pour mes cinq ans un superbe coffret de crayons pastel et ce dimanche-là, après avoir soufflé mes cinq bougies sous les applaudissements familiaux, j’ai colorié un immense arc-en-ciel, avec ravissement. Toutes les couleurs y sont passées, l’une après l’autre. C’était une délicieuse découverte. 

Avant notre départ, vous avez proposé que j’interprète La Toupie de Bizet, et tandis que vous m’installiez sur le tabouret, vous m’avez rappelé avec une moue amusée : « Tu te souviens, Hortense, que Mozart a composé ses premières œuvres à quatre ans ? »

Ce soir-là, j’abandonnai ma boîte de pastels. Le dimanche suivant, nous avons trouvé mon éclatant arc-en-ciel encadré parmi les dessins des cousins. Vous avez désavoué : « C’est d’une vulgarité consternante ! ».

Alors vous avez commencé à poser vos jalons dans ma vie : « Vulgaire. Futile. Ordinaire. »
Courir en criant comme les cousins était vulgaire. Colorier des albums était futile. Tutoyer sa mère était ordinaire.

Ordinaire était l’écueil le plus redoutable. Les livres illustrés étaient ordinaires ; se coucher tôt était ordinaire ; apprendre en classe avec les autres enfants était ordinaire.

Pour mes sept ans, vous m’avez offert une lunette astronomique et vous m’avez donné la Lune à apprivoiser. J’aimais cette grosse boule rassurante et familière. Et puis vous avez braqué la lunette plus loin. La lune qui m’avait accueillie ne fut plus un refuge, juste une ridicule petite balle, froide.

En astrophysique, vous étiez si brillante ! Vous me montriez la voie, il vous plaisait que je reste dans votre sillage. Par contre, en musique, vous attendiez tout de moi. Il fallait que je vous dépasse. Vous étiez talentueuse, je serais virtuose. J’étais votre étoile : je serai votre apothéose !

À neuf ans, vous m’avez présentée à mon premier concours de conservatoire. Je conquis le public et le jury. 

C’était mon premier prix. Vous rayonniez et votre amour m’illuminait. D’autres prix suivirent. Je promettais. Ma lumière s’approchait de la vôtre. Jusqu’à mes quinze ans.

Cette année-là, je fus la seconde au grand prix du conservatoire.

Je souffrais de votre déception mais je ne me renonçai pas. J’allais vous montrer que je savais ce qu’il faut d’efforts pour se relever de l’échec. Mais déjà, pour vous, c’était trop tard. Le surlendemain, vous avez refermé le piano sur mes doigts : avec une fermeté sans violence mais sans espoir.
« C’est fini, petite Nébuleuse. »

À dater de ce jour-là, vous m’avez appelé « Nébuleuse ». Je venais de m’éteindre. Je ne vous renverrai jamais la lumière. 

Alors, ma chute s’est précipitée. Vous avez repris contact avec l’observatoire d’Alma au Chili puis vous m’avez inscrite au lycée. Devant la porte du directeur, vous m’avez dit : « Et ne me vouvoie plus, ça pourrait paraître prétentieux ». 

Puis vous êtes retournée à vos études, là-haut, sur le plateau des Andes et vous m’avez abandonnée à mon père.

Aujourd’hui je fête mes quarante ans. Une fois encore, vous vous êtes dérobée. 
Tous les cousins et les cousines étaient là, avec de nouvelles portées de porcelets roses et émouvants.
Pas moi. 
Moi, je suis restée seule.

Votre amour qui m’avait élevée, puis magnifiée, votre amour m’a écrasée. Je suis irradiée : je n’ai jamais aimé personne que vous. 

Maman, vous aviez raison, j’étais – je suis –, une étoile. Morte !

Une étoile dont le cœur s’est effondré le jour de ses quinze ans.

Un trou noir. À cause de votre amour.


 

PRIX

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Jusyfa · il y a
Bonsoir Mome, je reviens vers vous pour vous féliciter car j'ai reçu le fascicule papier SH. E n° 24, et j'ai ainsi le plaisir de compter votre T.T.C " Si l'amour est un fardeau " dans ma collection.
Encore bravo.
Jusyfa.

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Mome de Meuse · il y a
Comme c'est gentil, Julien, de prendre le temps de me faire ce retour. J'en suis très touchée.
Belle journée à vous.

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Ginette Vijaya · il y a
La course à la compétition , à la réussite , un amour glaçant sans concession , un rejet aussi définitif ...mon dieu ! Quel gouffre de détresse et d'abandon !
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Claire Bouchet · il y a
Un texte qui prend aux tripes, c'est ce qui me vient en premier comme ressenti. Il m''à fallu de longues minutes pour le "digérer". La quête de l''amour absolu est longue et difficile et il faut parfois accepter de souffrir le désaveu. De très beaux mots Môme.
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Epineuse · il y a
Whow. J'ai rarement lu un texte qui prenne au coeur à ce point. Merci pour cette perle !
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Mome de Meuse · il y a
Votre enthousiasme, Épineuse, me fait chaud au coeur. Merci infiniment d'être passée par chez moi.
Je vous souhaite une belle journée.

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Epineuse · il y a
Je vous en prie, c'est un plaisir ^-^ Une belle journée à vous aussi.
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Marie Schouler · il y a
Lumineuse étoile qui s'effondra à quinze ans mais ne renaît-il pas d'un trou noir une quantité d'étoiles encore plus belles et plus fortes ? Merci pour cette histoire qui m'a prise au cœur. Qu'il est difficile de bien aimer.
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Mome de Meuse · il y a
J'ai été très touchée , Marie, par ce beau commentaire, et je m'en veux d'avoir tant tardé à vous remercier. Belle journée à vous et au plaisir de vous croiser à nouveau au gré des mots.
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Lirondaile · il y a
Trop bonne mère carnassière dévoratrice d'âme. Comme une petite musique déjà entendue. Mère, mari ou même descendance parfois...L'écrire, prendre des années lumière de distance, et s'en relever, malgré les cicatrices ou les plaies ouvertes où fourrage rageusement le malade aux airs de héros. Sans fuite ni refuge. Merci. Merci.
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Mome de Meuse · il y a
Bonjour, Lirondaile, au si joli pseudo. Merci infiniment pour ce très riche commentaire. Vos remarques me touchent beaucoup. ( pardon pour avoir tant tardé à vous répondre.)
Belle journée à vous.

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Miraje · il y a
Bravo et félicitations tardives, même si j'étais totalement passé à côté de cette belle surprise.
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Mome de Meuse · il y a
Merci pour ce petit mot et mille excuses d'avoir tant tardé à répondre, Miraje.
Bonne chance pour vos tankas.

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Erna Ghislaine · il y a
Récit émouvant. La difficulté de couper le cordon ombilical pour pouvoir se réaliser pleinement dans sa vie et dans la vie. Vous n'avez pas démérité pour ce prix.
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Mome de Meuse · il y a
Merci Erna, pour votre commentaire très encourageant et pardonnez moi d'avoir tant tardé à vous remercier. Je vous souhaite une belle journée.
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Erna Ghislaine · il y a
Je comprends. Je vous rassure. Vous êtes tout excusé. Passez une agréable journée :)
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Mome pour ce Prix du Jury amplement mérité. J'ai énormément apprécié votre texte et ce Prix me ravit pour vous.
(et aussi la Recommandation de Short Edition !)

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Mome de Meuse · il y a
Ce petit mot me touche infiniment, Fred. Merci de votre soutien.
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Jean Calbrix · il y a
Félicitations, Mome, pour ce prix amplement mérité !
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Mome de Meuse · il y a
Merci Jean, c'est très gentil.
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