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Séverine (histoire confinée)

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« Non, je ne suis pas une héroïne. »

Séverine a rageusement éteint la télévision et envoyé baladé la télécommande de l'autre côté du canapé.
Une vague de silence s'est abattue dans la pièce. Le mari n'a dit mot ; ses deux filles aussi restèrent interdites. Nul ne comprenait.

Pourtant, hier encore, Séverine se délectait des applaudissements de ce peuple uni aux balcons tous les soirs – bien qu'elle ne pouvait y assister, trop occupée à travailler. Et puis les façades de la mairie, éclairées de bleu, de blanc, de rouge, n'était-ce pas un message d'encouragement considérable ?
Mais cela lui sembla futile tout d'un coup. Épiphanie frustrante s'il en est, tout ça ne lui suffisait pas. Plus encore, cela ne lui apportait rien, et au contraire la desservait.
La reconnaissance, elle l'acceptait volontiers. Le sentiment d'utilité était une motivation supplémentaire ; et la place sociale, probablement ce qui importait le plus. Mais l'argent, c'est sale, infâme, répugnant, c'est indigne des héros. Pourtant, c'est ce dont elle avait vraiment besoin, là, maintenant.

Les héros sont vertueux. Sont d'une grandeur d'âme sans commune mesure. Ils se distinguent par leur bravoure, leur abnégation, leur force de caractère, ils ont le sens du sacrifice. Mais ils ne s'abaissent pas à quémander de l'argent, à protester pour quelque chose d'aussi avilissant.

Alors, ce statut de héros, elle le laisse volontiers.
Elle le laisse aux entreprises qui sauvent le monde en vendant des masques dix fois leur prix.
À tous ces riches quidams qui se découvrent soudain philanthropes.
À toutes ces personnes sauvant des vies en restant chez elles et se privant de leur café en terrasse.
Aux stars du showbiz cloîtrées dans leur T12 de 500 m² avec jardin et vue sur la mer qui nous apprennent à faire des masques DIY car leur quarantaine est trop ennuyante.

« Moi, je fais juste mon job. »
Il n'y avait rien à dire de plus.

À cette dernière assertion, personne ne lui donna tort.
Cependant, et contre toute attente, la plus jeune des deux filles s'avança, s'agenouilla devant le canapé et prit les mains de sa mère entre les siennes. Et c'est ainsi que l'ingénue Margot eut les mots les plus réconfortants qu'il est donné d'entendre : « Quoi qu'il en soit, tu seras pour toujours mon héroïne. »
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