Seul Pierre se perdra en mer

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En compétition

Peindre, écrire, voyager, des mots en osmose, des échappées belles pour la retraite. Et puis deux recueils de nouvelles: "Eaux de vie"et "Par le trou de la serrure" Et encore la lecture: j'aime  [+]

Image de Été 2020

Six mois auparavant l’Austral avait déposé Louise et Victor. Si loin de Concarneau où la vie était âpre ! Lorsque le bateau avait pris le large, une vie de dur labeur les attendait tout en leur promettant un avenir meilleur au retour. Mais le destin aujourd’hui drapait de noir l’horizon.
Le gros temps mugissait à travers les planches, l’océan meurtrissait la côte rocheuse de ses coups de boutoir. Toute la nuit la petite Paule avait pleuré et Louise priait pour son bébé.
À l’aube, Victor apporta une caisse en bois. Il y coucha son enfant mort. Sans un mot.
Ils sont six à se taire dans l’écho des sanglots de Louise, à fixer le cercueil de fortune dont les flancs sont estampillés « La langouste Française ». La tempête prend les murs et la charpente à bras le corps faisant vaciller les bougies allumées pour veiller la petite âme qui a ici vu le jour.
Le vent glacé fouette les visages. Le fracas des vagues cogne dans le cœur de Louise. Chancelante elle suit Victor qui porte sur son épaule la petite caisse qu’on a emballée dans son plus beau châle. Elle voit danser les arabesques de feu serrées au point de chaînette qu’elle a patiemment brodées et que la bourrasque s’échine à molester.
Et puis soudain, le trou ! Peut-être le seul endroit où la terre s’est faite douce pour accueillir l’enfant, en tout cas le seul qu’a pu creuser sur l’île la pelle de leurs compagnons. Cinq à former un bien triste cortège sans fleurs ni couronne pour la petite Paule, juste une croix de bois, un bouquet de fougères.
Le soir venu, les hurlements du vent servent de veillée funèbre. Un peu de viande en conserve puis chacun tombe sur sa paillasse, demain il faudra pêcher. Victor saisit une lampe tempête et se jette dans la tourmente. Il monte vers le Dos de la Chèvre son gourdin à la main. Son chagrin se décuple, devant lui les gorfous se dandinent. Il fend la roquerie affolée. Il tape, tape sauvagement sur la tête des manchots patauds qui tentent en vain de le pincer. Chaque jour c’est un massacre dont personne ne s’émeut, nécessité fait loi, mais dans la nuit les cris de Victor sont des hallalis désespérés, il fait un carnage.
Au petit jour la tempête a lâché prise, les phoques grognent agglutinés sur la pointe de l’anse. Le mari de Louise scrute l’horizon avec ses jumelles. Le rocher de La Quille se cramponne dans un ressac belliqueux qui semble à tout moment vouloir le dévorer. Une masse noire puis le dos d’une baleine émerge dans la passe quand il démarre le canot. Il fait signe à Manu : — Prudence !
L’homme semble mal en point ce matin. Il dépose lentement une dépouille de gorfou en appât dans chaque casier. La mort de Paule a été une épreuve pour tout le monde. Victor ravale un sanglot rauque comme le moteur ses hoquets pour prendre la mer. La pêche n’attend pas !
Le froid leur mord les mains, des paquets d’eau salée leur piquent les yeux, mais ils remontent les casiers bruissant d’antennes et de pattes de langoustes. Ils s’empressent de descendre à nouveau les nasses. Le treuil couine, soudain Manu vacille manquant passer par-dessus bord. Victor harponne son ciré : — Hé ! Camarade ! L’homme se dégage en bougonnant.
Victor relance alors le moteur, le canot tressaute sur les vagues, avant ce soir les crustacés doivent être en boîtes. Vite on s’en déleste dans des corbeilles métalliques. Les pattes fouettent l’espace, les têtes rouges bullent et les pinces claquent quand on les plonge pour la cuisson. C’est bref et violent ! Dans le hangar Louise et François sectionnent les queues, les décortiquent et de leurs doigts gourds extirpent le filet noir de l’intestin. Rincée, la chair est mise en boîte puis dans l’autoclave.
Dans la vapeur de l’étuve, Louise travaille comme une automate, il lui tarde de rentrer auprès du poêle après s’être recueillie sur la tombe de Paule. Son corsage est souillé par une montée de lait, mais elle n’a plus de bébé à mettre au sein. Lorsqu’elle entre dans la pièce commune, Manu est en train d’enlever péniblement ses bottes. Elle sursaute en découvrant ses pieds gonflés et violacés. Victor asticote le poste radio qu’on leur a laissé, mais sans son opérateur ! Ils n’ont plus de liaison, personne ne sait s’en servir.
Chaque jour qui passe apporte son lot de tâches laborieuses dans l’inhospitalité ambiante. L’océan toujours tempêtant, la pêche de plus en plus trépidante, la mise en boîte tellement fastidieuse, la fatigue devenue récurrente et le chagrin au bord des lèvres, Louise et Victor s’accrochent à deux au bastingage d’une vie sans bonheur.
De soir en soir, ils guettent tous le retour de l’Austral. Pierre coche chaque coucher de soleil, ils comptent, recomptent. Soixante-huit bâtons gravés dans le bois, toujours pas de bateau ravitailleur. Plus de riz, plus de bœuf en boîte. Ils ont monté une palangre de fortune, la légine est désormais de tous leurs repas. Du poisson, du poisson et encore du poisson !
Les aurait-on oubliés ? L’inquiétude les ronge et ce soir-là plus encore !
Manu serre les dents sur un torchon sale. Il est allongé sur sa paillasse et François a ouvert son couteau, il passe la lame à la flamme. Louise atterrée fixe les jambes enflées de l’homme couché. La peau cireuse semble prête à éclater. À peine a-t-elle le temps de voir un jet putride et jaunâtre gicler de l’incision que Victor l’entraîne aussitôt dans leur chambre : — J’ai peur pour Manu !
Les caisses de « la langouste Française » seront trop petites pour les corps de Manu, de François puis de Victor. Le scorbut fera creuser d’autres trous où on les couchera dans leurs draps de chanvre. On posera d’autres croix, un début de cimetière habitera l’île Saint Paul, ce croissant de lave baveuse enkysté dans l’océan Indien avec à sa botte l’île d’Amsterdam. Seul Pierre se perdra en mer.

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Constance Dufort · il y a
Hou, glaçant ! Le style claque comme les bourrasques, c'est vraiment intéressant de voir le paysage se dessiner au fur et à mesure de la lecture. Bonne chance à vous !
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Zouzou · il y a
Les bagnards de la mer...terrible !
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Blin · il y a
Texte « coup de poing » où la fureur de vivre est terriblement malmenée par un destin de misère. Cette vie qui n’arrache même plus les larmes tant la fatigue et le devoir de survie avalent tout sans vergogne. Vie qui vous fait tutoyer la mort avec une place infime pour le recueillement et le silence du deuil. Vie où l’on ne s’accroche plus qu’à la tâche à remplir, au devoir, à cette obligation de s’échiner pour moins que rien.

Voilà un texte qui glace le sang et nous balance des vagues d’effroi à la figure. Ca claque, ça cingle, ça nous met des coups de rasoir dans la tête. Et toutes ces images de malheur qui nous vrillent le ventre, on s’agenouille devant avec le respect porté à ceux que l’Histoire a oubliés. Merci Jacqueline de votre superbe hommage aux « gens de peu ».

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ALYAE B.S · il y a
Quel style!! Une terrible histoire si bien cadrée est écrite!! Bonne journée!!
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Guy Bellinger · il y a
Un style âpre à l'image de la vie à laquelle sont condamnés ces pêcheurs de l'extrême et leurs proches. On s'y croirait - et on se dit en même temps : heureusement qu'on n'y est pas !
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Claire Bouchet · il y a
Votre texte, tout à la fois par sa dureté et sa sensibilité, ses descriptions fines et sans concession d'une vie où le bonheur n'a que rarement sa place, me fait penser à "Pêcheur d'Islande" de Pierre Loti.
Votre écriture est un ouvrage de dentelle Jacqueline.

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LaNif · il y a
Comme cette vie est dure ! Comme elle est ingrate et brutale cette course à prendre la langouste qu'il faudra mettre en boîte, peu importe le chagrin, la souffrance et la mort ! Terriblement bien écrit et bien décrit. On en frissonne, comme si des paquets de mer se déversaient en force sur nous qui mangeons la langouste, le petit doigt levé, sans jamais y penser.
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Marie Quinio · il y a
Très beau et très dur ce texte, effectivement !
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JACB · il y a
Heureusement le temps a fait son oeuvre même si la pêche sur les chalutiers est toujours rude. Mais ce drame que j'ai découvert il y a peu m'a personnellement beaucoup touchée, j'ai voulu rendre hommage à ces Bretons que la misère poussait à travailler dans des conditions extrêmes. Merci pour votre lecture LaNif.
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Vrac · il y a
Quel rude récit, d'un âpre naturalisme qui fait naître beaucoup d'images, comme les sombres tableaux de certains peintres bretons
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JACB · il y a
Un véritable drame en effet, merci pour votre lecture Vrac.
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Joëlle Brethes · il y a
Très beau récit d'une terrible réalité dans les TAAF au 19ème siècle... 😢
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LaNif · il y a
J'ai été très longtemps "branchée sur un site d'entomologistes, de chercheurs et de marins basés sur l'île Crozet et les Kerguelen , voués à la conservation de la flore, de la faune et plus particulièrement des oiseaux, en un mot du vivant. J' y ai lu des articles ( des témoignages ) à propos de déces dûs au scorbut et à la malnutrition qui régnait dans la marine en ce temps là .Des listes de morts dont certains anonymes... Terrible, en effet.
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Joëlle Brethes · il y a
Il y a trois ou quatre ans, j'ai rempli un dossier pour une résidence d'écriture dans les TAAF, alors j'ai lu pas mal de documents sur le sujet ! Sans compter que je réside sur l'île de La Réunion neuf mois sur douze et que le bateau qui ravitaille les différentes stations mouille parfois à Saint Pierre, "capitale" du sud de l'île ;)...
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JACB · il y a
Merci beaucoup Joëlle.
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Daniel Glacis · il y a
Très fort texte épouvantable, JACB, qui traumatise les coeurs et les corps par sa brutale réalité... Superbe travail (mais la langouste n'a pas de pinces)... Bonne journée ! Daniel.
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JACB · il y a
En effet Daniel la langouste ne rivalisera jamais avec le homard (ni le crabe...) mais ces deux petites pinces pincent quand même...surtout le coeur dans cet horrible drame ! Merci pour votre lecture Daniel.

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