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Ce récit de science-fiction sombre nous dévoile la course poursuite haletante d’une chasseuse d’Ombres, Séryès. Un récit rythmé, un univers ...

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Cela faisait déjà quelques jours qu'elle l'avait repéré. Ça n'avait pas été facile. Elle était suffisamment maligne pour se protéger et demeurer discrète en toutes circonstances. Certes, ce n'était pas non plus la première fois de sa vie, cependant celle-ci lui avait donné pas mal de fil à retordre avant de l'identifier. Elle serait sans doute aussi difficile à appréhender. Mais Séryès était chasseuse d'Ombres depuis l'année 3024. Avec quinze ans de carrière et une forme encore olympique, ses capacités demeuraient optimales. De plus, l'Ombre n'était que de catégorie B, elle ne pouvait subsister sans l'existence de son réceptacle. Il fallait donc soit l'extraire – ce qui était le plus difficile, car ces créatures n'étaient jamais très productives lorsqu'il s'agissait d'abandonner leur hôte pour mourir –, soit tuer le réceptacle. Il va sans dire que dans leurs directives, la Fédération avait toujours privilégié la première solution à la seconde, même si le fait de tuer un « Suivi » – le nom des citoyens habité par une Ombre – ne constituait pas un préjudice pour la société bien pensante, ou encore pour les lois fédérales d'Orion. Quoique Séryès se rappelait des manifestations contre le massacre des Suivis qui avait eu lieu quelques années auparavant. Des vaisseaux avaient organisé un blocus sur le parvis de l'Amiral AR7. Ils avaient été réprimés assez violemment, dans ses souvenirs... Cette fois-ci, elle éviterait de tuer le Suivi.
Ce dernier semblait à bout de souffle. Ses yeux étaient injectés de sang et son teint grisaillait ; l'humain était devenu presque fantomatique. L’Ombre commençait à prendre le dessus. C'était presque toujours le même schéma. Tout commençait par la phase de l'infection, la sombre créature se glissait dans l'ombre des gens, parfaitement semblable. On ne pouvait distinguer une Ombre d'une ombre naturelle, provoquée par la lumière. À part si la chose ne se montrait que peu discrète. Elle s'attaquait généralement à des gens faibles, déprimés, sans grande envie de vivre, puis elle les minait de l'intérieur en noircissant encore plus leurs pensées et en les forçant à faire le mal autour d'eux. C'était la phase de développement, la catégorie B. Ensuite, lorsque l'hôte n'était plus qu'une marionnette vidée de toute vie intellectuelle, l'Ombre en prenait pleinement le contrôle et ses desseins devenaient bien plus obscurs et dangereux pour l'ordre public. Mais une fois avoir atteint le contrôle partiel de l'hôte, les Ombres ne pouvaient s'en défaire. C'était la catégorie A. La plus dangereuse – bien que certains auteurs scientifiques et littéraires abordaient le sujet d'une catégorie S bien plus puissante et vicieuse... elle serait alors capable de survivre à la mort de son hôte et changer de corps. Séryès prenait ça pour une légende.
Le chasseur d'Ombre était là pour protéger les citoyens de cette menace.
On leur disait souvent à l’école d'imaginer les Ombres comme des papillons : des petites chenilles s'enfermant dans une chrysalide de noirceur pour s'en faire des ailes et devenir de puissants lépidoptères. Coupez leurs ailes, et ils périront.
Il était désormais l'heure de couper les ailes de cette saloperie.

Dans son viseur, elle décelait clairement l'Ombre qui s'était emparée de l'humain. Elle lévitait presque autour de chaque membre du Suivi, comme si ce dernier s'était retrouvé submergé par un flot de boa constrictor à la consistance fumeuse et à la couleur noirâtre. Quelques jours voire heures de plus et la créature serait passée en catégorie A. Il fallait agir promptement.
Séryès descendit du mirador d'où elle observait sa cible et emprunta le télé-porteur de service. Elle n'était désormais plus qu'à deux mètres de la cible. Au milieu du ghetto délabré le Suivi faisait presque tache. La population en présence, bien que peu éduquée et sûrement ignorante de l'existence des Ombres, se tenait à l'écart de l'individu. Son coup était maculé d'un noir charbonneux, tache typiques caractérisant un Suivi. Séryès continuait sa traque, elle devait choisir le bon moment pour intervenir. Surtout dans ce genre de quartier où les membres du corps exécutif étaient mal vus, éviter les bavures et rester discret était devise salvatrice. Elle avait déjà voulu intervenir à deux reprises, mais cela avait malheureusement échoué. La première tentative avait été freinée par un marchand Salmélien un peu trop insistant, et la deuxième avait été interrompue par le passage de deux énormes Golmonéo dont le goitre gigantesque et représentatif de leur espèce était couvert de signes d'un gang très dangereux de la ville.
Au bout de quelques minutes, le Suivi s'engouffra dans une petite ruelle. C'était le moment pour Séryès d'intervenir.

Elle s'élança d'un pas rapide. L'implant du transmetteur grésilla dans son oreille interne :
« Centrale à 04-S.
Ici 04-S sujet en cours d'acquisition, catégorie B, possibilité de survie du Suivi, terminé.
Disposition 1024 si nécessaire, terminé.
Reçu, terminé. »

Disposition 1024 ? Pourquoi devait-elle éliminer le Suivi ? Il était bien rare que la Fédération ordonne cette disposition. Mais les ordres étaient les ordres. Séryès ne pouvait se permettre de désobéir une nouvelle fois à ses supérieurs. La dernière fois, elle aurait pu ne pas se sortir des ennuis dans lesquels elle s'était plongée.
La cible n'était plus qu'à quelques mètres. Il fallait démarrer la procédure. Elle s'approcha encore un peu plus. Le Suivi s'était arrêté. Il lui faisait dos et ne bougeait plus. Le reste de la ruelle était désert. Ça va être plus simple que je n'imaginais, pensa la chasseuse. Elle sortit de son holster un étrange objet. Métallique, il avait une poignée sur laquelle était fixé un tube de plexiglas qui se terminait par trois épaisses aiguilles rassemblées en triangle. Son injecteur. Il suffisait de l'enfoncer dans le cou de sa future victime ; lui ainsi que l'Ombre qui s'en était emparée serait alors hors d'état de nuire à la société. Elle allait faire ça discrètement. Elle bondit alors, tout en étant furtive sur le Suivi.
Il fit volte-face et attrapa l'injecteur qu'il envoya valser vers une plaque d'égout. Puis il envoya son talon d'un coup sec dans l'estomac de Séryès. Celle-ci s'effondra sur le sol. Son ventre semblait brûler de l'intérieur. Quelle saloperie. Décidément, cette Ombre n'était pas comme les autres. D'abord la disposition 1024, et ensuite le coup de pied inattendu. Elle se redressa d'un coup et sortit une arme de son deuxième holster. Elle la pointa en face des yeux imbibés de sang du Suivi. Son corps s'immobilisa instantanément. Un liquide rougeâtre s'écoulait au coin de ses paupières. L'Ombre émanait de son corps comme s'il était enrobé d'obscures volutes de fumée. Elles gravitaient autour des membres du Suivi et l'une d'elles s'empara du bras de Séryès. Elle tira.

Le corps du Suivi désormais sans vie s'effondra sur le sol de la ruelle comme une poupée de chiffon. L'estomac de la chasseuse était toujours en feu, mais elle se sentait désormais soulagée.
« 04-S à Centrale, élimination confirmée, demande équipe de nettoyage. Terminé.
Centrale à 04-S, reçu. Terminé. »

Séryès était vite rentrée chez elle. La douleur ventrale qui l'avait envahie s'était calmée. Cependant, cette affaire de Suivi bien trop agressif pour une catégorie B était trop louche. Elle se rappelait encore du visage de l'Ombre qui transparaissait sur les traits de son hôte. Un rictus. Comme si l'Ombre avait tendu un piège. Elle se faisait sans doute du soucis pour pas grand chose. La bête était maintenant morte. Elle pouvait prendre un repos bien mérité.
Séryès enleva son haut et se rendit dans la salle de bain pour se démaquiller. Elle avait une bien petite mine. Il fallait vraiment qu'elle dorme. La fatigue avait pris possession de son corps entier. À tel point qu'elle ne vit pas ce que son supérieur aperçut le lendemain. Elle ne vit pas le teint gris inhabituel qui couvrait sa peau. Ni même les larmes de sang qui perlaient au coin de ses yeux.

PRIX

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Marie Quinio · il y a
Super j'ai beaucoup aimé ! C'est très bien écrit, bravo ! (j'ai moi aussi écrit pour Imaginarius, si vous avez un peu de temps je vous invite à me lire)
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Melinda Schilge · il y a
Bien mené, un macaron mérité ! J'ai commencé à lire le texte comme une métaphore de la dépression, une piste, qui, me semble-t-il, pourrait être explorée : ces ombres tentaculaires sont terrifiantes, et renvoit malheureusement à des malheurs plus concrets.
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Romain Ruffiot · il y a
Merci de votre commentaire, la beauté d'un texte est souvent dans l'interprétation que l'on s'en fait
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Zago · il y a
Une écriture très fluide servant très bien ce texte SF haletant. Félicitations et bonne continuation !
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Romain Ruffiot · il y a
Merci beaucoup
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Pierre de silence · il y a
Beau renversement de situation. Macaron mérité.
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Romain Ruffiot · il y a
Content que vous l'aviez aimé, merci du commentaire !
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JACB · il y a
Bravo pour ce petit macaron Romain.
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Romain Ruffiot · il y a
Merci bien, c'est un petit pas mais j'en suis heureux !
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JACB · il y a
Ah! mais non ! un GRAND !
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Polotol · il y a
Petits soucis de grammaire et d'orthographe pour une histoire bien racontée. A+
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Romain Ruffiot · il y a
Merci de votre critique constructive, erreur de débutant j'ai négligé la relecture de mon oeuvre.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour l'originalité de cette œuvre de science-fiction ! Mes voix !
Une invitation à venir découvrir “Sombraville” qui est également en lice pour le
Prix Imaginarius 2018. Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Virgo34 · il y a
De l'action dans ce texte "au-delà du réel".
Je vous invite à aller vous ressourcer dans ma forêt d'Emeraude. C'est par ici :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres
Merci d'avance.

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Ginette Vijaya · il y a
Un récit de science fiction très original .
Une invitation à découvrir mon texte" la fontaine aux bulles "en lice également . Merci beaucoup .

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