Senteur magique des foins

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Finaliste
Jury
Image de Hiver 2021
Pas à pas, le crépuscule de juin déploie ses ailes sur le bocage mayennais. Un souffle de fraîcheur bienfaisant s’est installé. La terre assoiffée s’imprègne de cette manne et délivre des senteurs épicées tandis que des multiples interstices du sol, de chaque touffe d’herbe, semble-t-il, monte le chant doux et apaisant des grillons : cri iii, cri iii...
Au creux de mon lit, je goûte ce moment de repos privilégié qui précède le sommeil. Je suis assez éprouvé à l’issue de cette première journée de vacances, caniculaire, rythmée par l’activité fébrile autour de la fenaison. Je revis ces doux instants qui ont illuminé la journée : cette odeur des foins, enivrante, ce soleil généreux qui produit un léger voile au-dessus de l’herbe qui sèche et puis cette ambiance familiale, bon enfant, mais tendue vers un objectif commun, récolter un foin de qualité. Certes, j’en ai un peu bavé quand j’ai dû aller tasser le foin dans le grenier, sous les tôles, dans une chaleur suffocante. À huit ans, en ce début des années 60, d’autres rêvent à d’autres vacances...
J’ai laissé la fenêtre de ma chambre ouverte. Dans la pénombre, je distingue le vol feutré et saccadé des chauves-souris tandis que les crapauds accoucheurs, que nous connaissons à la campagne sous le joli nom de « poutiots », rythment le silence de la nuit de leurs cris brefs et sonores. Cette musique m’endort peu à peu tandis que l’air nocturne coule sur mon corps bruni...

Au petit matin, un bruit soudain me réveille ! Mon père vient de faire irruption dans la chambre voisine où couchent mes frères.
— Debout les garçons ! On a du boulot. Je veux qu’on ait fini de faner le pré du bas pour ce midi ! Avec cette chaleur, je ne serais pas surpris qu’on ait de l’orage avant ce soir...
Pas à prendre avec des pincettes, le paternel, ce matin ! Le programme s’annonce copieux : faner, andainer, charger le foin dans la charrette attelée aux chevaux puis le décharger. Quelques bonnes suées en perspective !
Dans l’après-midi, tandis que nous finissons d’andainer un foin déjà parfaitement sec, l’atmosphère est devenue lourde, étouffante. Il n’y a plus un souffle d’air. Les oiseaux se sont tus. Au sud-ouest, un léger voile barre déjà l’horizon.
— Maintenant, on fait des « buttiots » ! hurle mon père. Vite ! L’orage arrive ! 
Les « buttiots » étaient des monticules de foin, de deux mètres de hauteur, tassés et façonnés à la fourche en forme d’igloos et destinés à protéger le foin de la pluie. Quand ils étaient bien compacts, ils étaient très efficaces, car la pluie coulait sur leurs parois sans pénétrer au cœur du foin.
Le message est reçu cinq sur cinq. C’est une véritable course contre la montre où chacun se démène comme un fou pour sauver la précieuse marchandise. Le ciel s’est soudainement obscurci et un premier éclair vient de zébrer l’horizon. Encore quelques secondes et le grondement du tonnerre déchire le silence. Des chiens hurlent au loin...
J’observe à la dérobée mon père qui travaille à une vitesse prodigieuse. À quelques pas de moi, en bras de chemise, il imprime à sa fourche un mouvement d’arabesques formidable qui me fait penser à un film en accéléré. Le foin semble lui obéir d’instinct et se mettre de lui-même en « buttiots ».
À présent, d’immenses éclairs embrasent l’horizon, le ciel est d’un noir d’encre et les impacts du tonnerre sont de plus en plus rapprochés et violents. Notre travail se termine tout juste quand, soudain, sans transition, une pluie tiède et drue crève les nuages et s’abat sur nous. Dans une course éperdue et malgré l’orage qui roule, nous allons nous réfugier dans le taillis voisin dont je connais chaque sentier. Quelques foulées et je suis à l’abri sous mon arbre magique, un hêtre massif, roi de la forêt, dont l’épaisse ramure s’étale sur plus de dix mètres. Mon père nous rejoint, un grand sourire aux lèvres :
— Crévindiou, il était temps qu’on arrive ! lance-t-il, en sortant son sac à boissons.
Il nous verse alors à chacun un grand verre de cidre :
— On l’a bien mérité, pas vrai !

Au bout d’une demi-heure, la pluie cesse soudain. Il est bientôt dix-sept heures et un soupçon de soleil illumine timidement les bosquets. La campagne semble comme lavée, les couleurs resplendissent. Des gouttes d’eau, perles illuminées, tombent mollement des frondaisons. Un rayon met en lumière la toile d’une épeire, tout endimanchée. À l’horizon, un arc-en-ciel salue une nature revigorée.
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M. Iraje · il y a
Un RE-vote pour RÉanilmer la page, et parce que l'odeur de l'herbe coupée est dans mon inconscient synonime de vacances ...

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