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Vera Lipska

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Immobilisée par une entorse à la cheville, Philippine reste seule au chalet. Les autres sont partis se balader en raquettes. Elle enrage, elle n’a emporté ni livres, ni mots croisés. Elle n’a pas acheté non plus de cartes postales. C’est alors que les mots d’accueil de la propriétaire lui reviennent en mémoire : « Et si vous vous ennuyez, il y a l’ancienne chambre de mon beau-père, transformée en bibliothèque ». Pleine d’espoir, elle se dirige en claudiquant vers le fond du couloir. La pièce est sombre, elle sent l’humidité et le renfermé. Philippine ouvre alors en grand les fenêtres, s’enveloppe dans le couvre lit et commence à consulter les titres sur les tranches des livres. Aucun auteur connu, des titres peu engageants comme Nés pour mourir... Presque découragée, elle tombe sur L’archéologue de Philippe Beaussant. Elle avait déjà lu un autre roman de lui, Héloïse, dont elle avait gardé un bon souvenir. Et puis le titre la fait rêver car elle avait pensé à cette orientation professionnelle quand elle était encore au lycée. Elle se saisit donc de l’ouvrage d’où s’échappe un feuillet plié en quatre. Elle le déplie et découvre une lettre manuscrite avec une encre mauve, passablement déteinte. Sa curiosité aiguisée, elle s’assoit dans le fauteuil club en cuir défraichi et déchiffre les pattes de mouches.

« St Jean de Marsacq, le 22 août 1957

Ma chère Colette,

J’aurais voulu te l’apprendre plus tôt, mais j’avais promis à ta mère le silence. C’est elle qui souhaitait te l’apprendre de vive voix mais n’en eut jamais le courage... A quoi bon d’ailleurs ? Mais aujourd’hui, au seuil de ma vie – le docteur ne me donne que quelques mois – je souhaite partir légère pour rejoindre mon Gaston. L’histoire que je vais te raconter est ton histoire.
Tu es née un 13 juillet 1922 à Dax. Oui, je sais, tu te récries, pas à Dax mais à Sainte Soulle. Eh bien non, à Dax, là où je vivais à l’époque. J’avais claqué la porte de la maison de tes grands-parents pour suivre un beau jeune homme du nom d’Honoré. Il était poète. Ton grand-père ne voulait pas en entendre parler comme d’un éventuel gendre. Je m’étais donc enfui avec lui, avec toute la fièvre et l’amour de mes vingt ans.
Aux premiers jours de liberté à grignoter du pain et du fromage dans des chambres d’hôtel, à la propreté et aux valeurs morales douteuses, avait succédé l’angoisse de voir notre, ou plutôt sa bourse, se vider. Je commençais à regretter mon lit douillet, la cuisine de Philomène et mon chien Pacha. Lorsque, radieuse, je lui ai annoncé que j’attendais un enfant, il m’a abandonnée. Sans le sou, après moult hésitations et mettant mon amour propre de côté, je suis rentrée à la maison avec un ventre arrondi de trois mois. Ta grand-mère m’a accueillie avec la joie d’une mère, rassurée de me revoir en vie. Quant à ton grand-père, il accepta mon retour qu’à la condition qu’il ne ternisse pas sa réputation de notaire.
Ma sœur aînée, Germaine, s’était mariée trois ans plus tôt et après deux fausses couches était desespérée à l’idée de ne pouvoir avoir d’enfant. C’est pourquoi tu devins sa fille.
Nous n’avions jamais été bien liées, mais tu nous rapprochas beaucoup. Son mari, Edmond, en revanche, m’en voulut toujours. C’est pour cela qu’il refusa longtemps de me recevoir. Je passai alors en secret te voir à chaque fois qu’il était sur les routes. La vie nous a ensuite à nouveau éloignés quand j’ai rencontré ton oncle et que nous sommes partis en Algérie. De plus, ta mère avait donné naissance à Paul et Félicie. Votre famille s’était agrandie. Je ne me sentais plus le droit de venir la déranger. Comme tu le sais, je n’ai jamais pu donner à nouveau la vie. La culpabilité, sans doute.
Pas un jour depuis celui où ta mère vint te chercher où je n’ai pensé à toi. Tu étais en moi, tu m’habitais. Je ne tenais que pour les rares instants où nous nous voyions. Je me réfugiai alors derrière une certaine froideur pour ne pas m’effondrer. J’aurai tant voulu te prendre dans mes bras, te câliner, mais j’avais peur de souffrir encore davantage et d’être malhonnête vis-à-vis de ma sœur qui t’avait recueillie.
Voilà le secret de ma vie, de ta vie, de notre vie. Sache que si je t’ai confiée à ma sœur c’est par amour pour toi. Tu as été heureuse, je le sais, et c’est l’essentiel. C’est la raison pour laquelle je ne regrette pas mon geste, même si j’en ai souffert amèrement.

Sois heureuse avec ton mari et tes enfants, tu le mérites.

Avec tout mon amour,
Ta... »

La signature était inachevée. Ta mère, ta tante ? C’était à la jeune femme de compléter.
Quelle aurait été ma réaction si cette lettre m’avait été adressée ? s’interrogea Philippine. Révolte d’avoir été abandonnée, trompée, désir de rencontrer sa mère biologique avant qu’il ne soit trop tard ou plutôt d’aller embrasser et remercier sa mère adoptive ? Ou les deux à la fois ?
Tous ces sentiments se bousculaient en elle.
C’est alors qu’elle se demanda si la lettre était bien partie et si elle avait été reçue car l’enveloppe avait disparu.

PRIX

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The · il y a
Serions-nous sociaux avant que d'être naturels?
Éternelle question, ici agréablement posée.
À plus?

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Aude.gard · il y a
Très belle histoire qui donne envie d'aller plus loin, bravo!
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Isadem · il y a
Bravo, continues, Isadem
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Nad · il y a
Une jolie plume au service d'une histoire dont on attend la suite avec impatience...
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Gaudentius · il y a
oui,il faut une suite.Véra ,ne nous laissez pas dans ce suspens angoissant !
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Jeverestan · il y a
Superbe nouvelle, triste à souhait.
La chute est très réussie.
Eric

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Isa · il y a
beau suspense .... on grille de connaître la suite, vite véra ! isa
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Zabole · il y a
bravo vero ! Intéressant. isa de st Germain
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Red Hat · il y a
j'ai passé 5 bonnes minutes , je vote
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Sylvie Loy · il y a
Une lettre bien mystérieuse...Une suite à ce très très court ou doit-on laisser faire notre imagination ? Texte agréable à lire, je vote !
(Je suis également sur Short, catégorie Très très court, n'hésitez pas à passer me lire !)

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