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Se jeter du pic de Bellevarde

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Nadège Oudol

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Descendre la mythique piste de La Face de Bellevarde, à Val D’Isère, c’est comme se jeter dans le vide. Il vaut mieux y regarder à deux fois avant de se lancer.

Prenez le téléphérique d’abord ; et regardez bien en bas, ça peut servir ! Car c’est la descente que vous aurez à effectuer tout à l’heure. Ne vous crispez pas, pas déjà !

C’est un télésiège olympique qui conduit au pic de Bellevarde, 2 807 mètres. Tout à l’heure vous serez en bas, au cœur de la station. Une descente vertigineuse de presque trois kilomètres, 30 à 140 mètres de large, un dénivelé de 959 mètres et une pente à 32 %, en moyenne.

***

« Une promenade, les doigts dans le nez » me dites-vous, en haussant les épaules. Là-haut, vous sortez un thermos de votre sac à dos, vous prenez un petit café, vous ne m’en proposez pas. Pas grave, je n’en voulais pas.

L’air pur scintille de mille diamants et m’hypnotise. La couette neigeuse, fraîchement damée, vibre comme du cristal, et se réchauffe de reflets rosés. La piste embaume le bois et la résine des épicéas, presque invisibles à cette altitude ; comme le village. Une flotte de nuages ondoie, leur écume dentelée se déchire tendrement sur le flanc des montagnes dans un murmure feutré. J’ai l’impression d’être dans l’Himalaya, seule, contemplant la première aube du monde.

Retour à la réalité. Bruit de sachet. Vous picorez tranquillement des graines de tournesol, et cette fois-ci, vous m’en offrez. Sympa, merci.

Vous ne regardez que la piste, vous vous prenez pour Alexis Pinturault. Vous allez suivre ses traces, enfin ! Vous en rêvez de ses médailles d’or. C’est ici qu’il a remporté sa vingtième victoire au slalom géant lors de la coupe du monde en 2017. Le vent soufflait tellement fort ces jours-là, le coton recouvrait tout, oreiller de plusieurs mètres, encore plus dense qu’aujourd’hui. Je pense à Tessa Worlay, grande championne aussi. Ils sont forts c’est savoyards, mais en Isère on a Carole Montillet. J’ai envie de vous raconter sa victoire aux jeux Olympiques à Salt Lake City en 2002, à la surprise générale ; comme la petite Perrine Laffont cette année. Je me tais, vous ne comprendriez pas, vous êtes un homme et pas moi.

Vous êtes bien, vous appréciez le panorama fabuleux qui s’étale devant vous comme du sucre glace. Mais dites ? Il faudrait peut-être y aller quand même ? On n’a pas toute la journée ! On la fait ou pas cette descente mythique ?
Vous rangez vos affaires dans le sac à dos. Ce geste vous rassure ; je vous pousse un peu, vous vous ébrouez pour vous réveiller. Mais je vous vois hésiter, au bord de la piste, au moment de vous lancer.

Allez c’est parti, le grand saut et vous y êtes. Ce n’est pas si terrible, finalement ! Juste un passage abrupt au départ, pente raide à 70%, Ça descend bien, mais bon ça va. Vous avez survécu, bravo ! Puis Ça ralentit nettement, Vous slalomez tranquillement sur la large bande étincelante d’argent sous le soleil matinal ; vous êtes bien, vous dominez les Alpes et les sommets enneigés s’étalent autour de vous. Quelle vue splendide ! Vous avez le temps d’admirer le paysage, comme une plume dansant dans le vent. Vous vous dites que la réputation de la piste est surfaite ; vous avez bien descendu déjà, on se croirait presque sur une piste de ski de fond, petite pente à 5%. Mais préparez-vous cela va changer ; j’essaye de vous prévenir, mais vous ne m’entendez pas, distrait par le panorama.

La piste s’élargit encore, les épicéas apparaissent déjà dans l’immensité immaculée, ça y est, vous y êtes. Vous prenez de la vitesse, vos skis dérapent dans la poudreuse, elle craque comme une gaufrette en miettes, votre cœur bat plus fort, vos muscles se bandent sous l’effort, vous distinguez la station au loin. Ah quand même ! Mais là, plus le temps de penser, la piste prend soudain des allures de montagnes russes.

Virages serrés, bâtons qui claquent, muscles tendus, virages en épingles, le cœur s’affole, aïe aïe aïe, vous dérapez, les skis grincent, ça glisse, vous décollez, détendez-vous, vous vous rattrapez, vos hanches résistent. Vous slalomez, vous accélérez, dos courbé, coup de sang, 70%, Vol plané !

***

Voilà... C’est fini pour vous, les jeux olympiques ! La bosse de Cathiard vous a vaincu, vous êtes mort de honte d’y avoir laissé des plumes. Vous atteignez finalement le bas de la piste, sur les fesses. Vous devriez essayer la luge.
Je vous laisse à vos larmes, je vais survoler la piste, plus classique, d’Oreiller-Killy, du nom des champions Henri Oreiller et Jean-Claude Killy, vainqueurs des Jeux Olympiques en 1968. Venez avec moi si vous voulez, elle sera plus facile pour vous.

Après tout, vous n’êtes pas un oiseau, vous !

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Mes cinq votes sans hésitation ! Bravo, Nadège !
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Abi Allano · il y a
Un récit bien mené et tout mignon. Bravo!
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Anne Marie Menras · il y a
J'aime beaucoup la description de la descente, et la chute au sens propre et au figuré ! C'est comme si on y était !!! Mais comme j'ai un peu le vertige, je chantonne "Ah, si seulement j'étais un oiseau..." Mes 3 voix. Petite invitation à lire mon Lac de la Muzelle, qui est aussi en lice pour le prix Short paysages, http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lac-de-la-muzelle
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Jarrié · il y a
Pas fait pour un froussard de ma trempe. Soyez prudente , je prie pour vous !
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Nadège Oudol · il y a
Merci Jarrié
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Kiki · il y a
Très joli. Je vous donne mes voix. Une belle écriture et j'irais découvrir si vous avez d'autres oeuvres.
Je vous invite à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage et vous guiderai dans les entrailles de cette terre enchantée et de la cavité magique. MERCI d'avance

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Nadège Oudol · il y a
Merci Kiki, j'irai voir ça.
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Maia Acklins · il y a
"seule, contemplant la première aube du monde" : Bien trouvé, et que c'est joliment dit ! C'est le genre de tournure qui met le doigt sur un sentiment, qui nous fait dire "C'est exactement ça !", mais qu'on n'aurait jamais trouvée seul. Cela fait quelques années que je n'ai pas pu aller à la montagne, et même si je ne pense pas être un oiseau non plus, et que je n'oserai jamais me lancer sur cette piste, j'ai pu, pendant quelques instants de lecture, retrouver la sensation d'ivresse folle que l'on a quand on se lance sur la neige. Merci à vous !

Et si vous en avez assez de descendre les pistes et que vous souhaitez faire un petit tour "à contre-courant", je vous accueillerai avec plaisir sur mon TTC "Art (n.m.) : Dialogue à cinq voix" et mon poème "L'envol des violons" écrits pour la Matinale des Lycéens.

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Nadège Oudol · il y a
Merci Insulae, j'irai voir ça.
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Zz · il y a
Waw on retient son souffle ! +4
Une petite faute d'orthographe à "c'est savoyards" au lieu de "ces" ;)

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Nadège Oudol · il y a
Merci Zz; en effet, dommage pour la faute.
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Yasmina Sénane · il y a
C'est original !
Et moi je prends pour un oiseau ;-) dans "Vol en parapente" au-dessus du Vercors ...

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Nadège Oudol · il y a
Merci Yasmina, j'irai voir
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Yael · il y a
Merci pour ce moment d'évasion, bravo!
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Alain d'Issy · il y a
Survol vertigineux des montagnes et de leurs héros
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Nadège Oudol · il y a
Merci Alain
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