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« Save My Soul »

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La vibration remonta le long de sa jambe en même temps que le carillon étouffé de Big Ben résonnait au fond de sa poche revolver. C’était vraiment désagréable. Il fallait qu’il prenne un moment pour changer la sonnerie de son portable. Encore un SMS. Il le lirait plus tard. Après tout, cela pouvait bien attendre. Si quelqu’un avait quelque chose à lui dire, il n’avait qu’à appeler. Ces nouvelles technologies l’exaspéraient autant que ces messages en abrégé avec leurs smileys débiles. Il fit encore quelques pas puis, pris de remords, se décida malgré tout à sortir son téléphone. Le numéro de sa fille s’affichait à l’écran. Il hésita un instant puis appuya sur O.K pour lire le message. Rien. Le message était vide. Il rengaina son mobile avec irritation. Ah les gamins... Comme si ce n’était pas déjà assez pénible pour lui de travailler de nuit.

Il replaça son ceinturon et sa lampe torche, ajusta son arme de service et sa casquette. Avant de reprendre sa ronde, il glissa avec tendresse sa main dans la fourrure de Richie. Le Berger Allemand leva son museau humide vers son maître avec gratitude. Il trottinait à ses côtés depuis plus de deux heures avec le même enthousiasme. « C’est un bon chien ça. Oh oui c’est un bon chien ! » La gueule légèrement ouverte et la langue pendante, Paul aurait pu croire qu’il lui souriait. C’était un compagnon fidèle et rassurant dans le silence pesant du centre commercial. Les allées désertes contrastaient avec le tumulte quotidien, mais c’est ce qui plaisait à Paul. Ce qui lui convenait moins était l’absence. Celle de sa fille surtout. Depuis que son ex-femme en avait obtenu la garde exclusive, elle lui manquait terriblement. Son travail de nuit avait fait basculer le jugement : il était incapable de s’occuper raisonnablement d’une enfant de six ans. Décision irrévocable, le juge était une femme ! Depuis, il la voyait pendant ses congés. Une à deux semaines par an. Insuffisant. Injuste !

Big Ben fit de nouveau vibrer sa poche revolver. Un nouveau SMS. Le numéro de sa fille. Encore ! Mais cette fois, il n’hésita pas. Un seul texto, un seul mot : « Help ! ». Paul s’arrêta de marcher, interloqué. Le portable vibra de nouveau avec Big Ben et un second SMS. Une impulsion sur la touche O.K et les mots s’inscrivirent : « All you need is love ». La luminosité dans les allées était faible mais le rayonnement de l’écran accentuait ses traits ; l’incrédulité se lisait sur son visage. Il pensa un instant composer le numéro de sa fille, mais un troisième SMS s’annonça : « I need you... Save My Soul !». Si c’était un jeu, il n’était pas drôle ! Si c’était bien sa fille, que faisait-elle avec son téléphone à cette heure avancée de la nuit ? Il décida de l’appeler. Les voix étouffées des Beatles attaquèrent soudain un Penny Lane nasillard dans les allées du centre commercial désert.

Paul sursauta et Richie grogna en direction de l’allée centrale. La musique se tut. Paul, le portable collé à l’oreille, scrutait l’allée sans succès. Pourtant Richie s’agitait de plus belle. Il tirait sur sa laisse et montrait les dents. « Allo, Penny ? » Paul avait du mal à maîtriser son chien, il coinça maladroitement le portable avec son épaule et attrapa la laisse des deux mains. Il eut à peine le temps d’entendre une respiration haletante dans l’appareil avant qu’il ne glisse et disparaisse sur le lino sombre. Dans son mouvement anarchique pour le rattraper, il avait lâché Richie. Le chien se précipita dans l’allée avec un rugissement et disparu dans le noir. Paul entendit ses griffes marteler le sol un instant, puis plus rien, le silence.

Il dégaina prudemment son arme de service et sa lampe torche et s’avança le souffle suspendu. Le faisceau balayait l’espace devant lui. Soudain, un chuintement attira son attention dans la contre allée. Quelque chose avait bougé. Il allongea le pas pour gagner du terrain. Un nouveau chuintement le fit tressaillir. C’était tout près. Il braqua l’arme droit devant lui dans l’obscurité. Brusquement, une ombre apparut au croisement des allées. La voix de Paul résonna en écho dans les coursives : « Richie ?... Qui est là ? Montrez-vous les mains en l’air... Je vous préviens, je suis armé ! ». Une masse informe s’avança alors vers la lumière. Trois têtes s’étirèrent progressivement formant un amas disproportionné dont les six pattes griffues cliquetaient sur le lino. La silhouette grandit encore. Deux immenses appendices s’élevèrent jusqu’à atteindre les poutres de soutien du hall puis s’évanouirent subitement devant ses yeux.

Paul retint sa respiration. Il retira doucement son doigts de la gâchette et remis le cran d’arrêt avec précaution. Il montra son revolver en levant les mains avant de le poser sur le sol : « N’aie pas peur, tout va bien ! » À quelques mètres, escortée par Richie, sa fille avançait les bras en l’air. La tête élimée de son ours en peluche dépassait du sac à dos et tremblotait sous les sanglots de la fillette. Paul expira bruyamment avant de se précipiter vers elle. Avec soulagement, il la serra longuement contre lui : « Oh mon dieu Penny ! » De grosses larmes roulèrent sur ses joues quand elle plongea son regard délavé dans le sien. Alors, une petite voix chancelante résonna dans le silence pesant du centre commercial : « Tu... sais... tu me manquais trop Papa... alors... je suis venue ! ».

PRIX

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Hermeline · il y a
Efficace !
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Véronique Rolland · il y a
Merci Hermeline !
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Bichette · il y a
Compliments et Merci pour ce partage. +1 de la part de Merise, auteure du TTC " le plus vieux métier du monde" en lice prix Automne
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Véronique Rolland · il y a
Merci Bichette !
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Dominique Hilloulin · il y a
je repasse avec plaisir et intérêt apprécier votre texte, mais ne peux pas voter, l'ayant déjà fait il y a 25j !Entre temps, "Artiste" , poème que vous avez soutenu lors des qualifs, est devenu finaliste. Si vous souhaitez le revisiter et, le cas échéant le confirmer par un vote , voici le lien: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/artiste-1, merci Véronique, à bientôt
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Véronique Rolland · il y a
Avec plaisir !
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MissFree · il y a
Une fin attendrissante.
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Véronique Rolland · il y a
Merci MissFree !
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Yves Le Gouelan · il y a
Honnêtement le côté crédible de l'histoire ne m'a pas entièrement convaincu et pourtant j'ai envie d'y croire, pour cette fin tendre et attachante, joliment écrite.
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Véronique Rolland · il y a
Merci Ancre ! Les remarques très justes sur la crédibilité de mon histoire, m'ont amenée à réfléchir sur la réalité de ce que vit ce père en manque... s'il avait rêvé tout cela ?... alors une nouvelle fenêtre s'ouvre... grâce à vous ! Merci aussi pour cela.
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François Duvernois · il y a
Du rythme, un récit enlevé, du suspens qui se termine par un moment de tendresse. Mon vote.
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Véronique Rolland · il y a
Merci François pour le vote et ce résumé qui me touche.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Joli suspense qui finit par une jolie image. Ouf !
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Véronique Rolland · il y a
Merci Patricia pour ce nouvel arrêt sur mes images !
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Marie Guzman · il y a
Joli suspense madame bravo !
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Véronique Rolland · il y a
Merci Laurette ! Ravie que cela fonctionne.
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Nastasia B · il y a
Ma modeste contribution pour soutenir ce joli texte.
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Véronique Rolland · il y a
Très sympa, merci Nastasia B !
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Caiuspupus · il y a
Angoissant!+1
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Véronique Rolland · il y a
Merci Caiuspupus !
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